Le Paris africain de Jacqueline Ngo Mpii

Après l’Afrique à Paris, l’entrepreneuse veut publier un guide équivalent, concernant Londres cette fois. © Frédérique Jouval pour JA

La Franco-Camerounaise donne des pistes pour explorer la capitale française en suivant des itinéraires bis, liés à la culture noire.

«Paris l’africaine est mon terrain de jeu. Je vous emmène avec moi à la manière d’Indiana Jones. » Sur le site d’Airbnb, Jacqueline Ngo Mpii, 28 ans, dont sept dans le tourisme (de Disney World au Maroc, en passant par le Mexique), invite à une immersion « mode et design » dans le quartier populaire de la Goutte d’or… Parfois jugé infréquentable.

Sur sa vidéo de présentation – débardeur jaune, puis trench et chemisier en wax –, elle pourrait passer pour la jumelle noire de Cristina Córdula, reine de la sape et de cavernes d’Ali Baba branchées.

L’Afrique à Saint-Germain-des-Près

Pour l’heure, c’est en tenue sobre et les cheveux sagement attachés qu’elle nous convie à un lèche-vitrines « afro-chic » le long des galeries d’art de Saint-Germain-des-Prés : six rues, concentré d’art tribal ou contemporain. « Cet endroit dédié à l’Afrique depuis les années 1930 m’a captivée », explique Jacqueline, qui, en 2014, créait Little Africa, son agence de promotion culturelle et touristique de l’Afrique à Paris.

« Moi qui n’y connaissais rien, j’ai dévoré des livres d’histoire de l’art et ceux de Pascal Blanchard, historien spécialiste des colonies et de l’immigration. Des galeristes m’ont aussi aiguillée. »

Jacqueline met aujourd’hui en sourdine ses circuits organisés pour se concentrer sur son cœur d’activité : une plateforme de bonnes adresses en ligne (gastronomie, shopping, art, littérature…), qu’elle fait vivre sur les réseaux sociaux (« une communauté de 5 000 internautes, 1 500 abonnés sur Twitter, 6 000 sur Facebook, 7 000 sur Instagram »).

J’ai une assise suffisante et une bonne connaissance des Africains qui font bouger Paris pour être perçue comme un relais intéressant auprès des entreprises.

Un tweet élogieux du Quai Branly et un appel de la Fondation Cartier dans le cadre de l’expo « Beauté Congo » lui avaient donné des ailes. Elle est cette année flattée de figurer parmi les partenaires média de la foire d’art contemporain Art Paris Art Fair, qui a mis l’Afrique à l’honneur au Grand Palais.

Un guide du Paris africain

Il faut dire qu’en 2016 sa notoriété a bondi après une levée de fonds de 16 000 euros et la parution de son City Guide. Afrique à Paris, autoédité (3 000 exemplaires, dont 1 000 en anglais). L’ouvrage a séduit pêle-mêle Parisiens, Angolais, Ghanéens ou Nigérians en voyage d’affaires, touristes américains, créatrices de Londres en quête de lieux pour leurs défilés…

« Je ne m’attendais pas à un tel succès ! » Ni à une telle visibilité auprès d’entreprises qui échafaudent des opérations branchées sur l’Afrique : « Je ne suis pas une influenceuse poids lourd, mais j’ai une assise suffisante et une bonne connaissance des Africains qui font bouger Paris pour être perçue comme un relais intéressant et de bon conseil. »

En ce début d’avril, elle contribue ainsi à l’opération Africa Now, des Galeries Lafayette ; dans son « panier » : un conteur, des artistes et des professeurs de Kemetic Yoga (dit aussi yoga égypto-africain ou yoga des pharaons).

« J’ai aussi été touchée par les messages reconnaissants de lecteurs de mon guide, raconte Jacqueline. Ma démarche leur parle, car je revendique ma double culture comme un atout. »

Au collège, bonne élève et bien intégrée dans mon quartier cosmopolite, je ne m’étais pas approprié ma culture africaine.

Née au Cameroun dans une famille « très modeste » d’Eseka, en pays bassa, elle pense que son activité « fait écho » à sa propre histoire. Celle d’une enfant élevée entre deux cultures, qui a bien assimilé l’une mais qui a égaré l’autre au passage : « Quand j’avais 2 ans, ma mère a dû me laisser au pays pour travailler à Paris. Quand j’en ai eu 10, j’ai pu la rejoindre dans l’Essonne. Le choc a été violent, raconte-t-elle. Au collège, bonne élève et bien intégrée dans mon quartier cosmopolite, je ne m’étais pas approprié ma culture africaine. »

Étrangement, c’est au Mexique que Jacqueline, 21 ans, GO dans un club de vacances, a éprouvé « le manque » au contact d’afrodescendants. « Eux étaient étonnés que je sois française, moi surprise qu’ils soient mexicains. On avait beaucoup de points communs, côté cuisine, par exemple. J’ai réalisé combien mes lacunes sur l’histoire de mon continent, et plus encore sur la diaspora, étaient grandes, alors que dans le tourisme je passais mon temps à promouvoir la culture des autres. »

Compter les ponts afroparisiens

Deux retours au Cameroun achèvent de la convaincre de ne plus faire l’impasse sur sa double culture. Lors du premier, en 2010, soit douze ans après son départ, elle trouve sa ville « minuscule ». « Alors j’ai exploré le pays avec mon frère, sac au dos : Douala, Édéa, Limbé… »

À propos du deuxième, en 2014, elle déclare : « J’ai découvert les citadins des classes moyennes, voire aisées, chez qui les rêves d’Europe n’ont pas cours, contrairement au milieu d’où je viens. Leur niveau de vie est enviable. L’idée de revenir m’installer au Cameroun un jour m’a traversée. À terme, j’ai envie de participer à ce que la nouvelle génération construit ».

 J’observe que les lieux de transmission du savoir fleurissent, les cours de langues africaines notamment.

En attendant, Jacqueline Ngo Mpii continue à compter les ponts afroparisiens qui enjambent la Seine : « J’observe que les lieux de transmission du savoir fleurissent, les cours de langues africaines notamment. »

Enfin, elle rêve qu’un jour les pouvoirs publics qui supervisent le tourisme à Paris « utilisent davantage la diversité culturelle comme un argument marketing, comme à New York et à Miami ». Par ailleurs, elle envisage de réaliser un City Guide sur Londres. Un nouveau terrain de jeu pour « Indiana Jacqueline ».

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