Omar Ba, le peintre dakarois qui a réussi à Genève, au culot

La marque de fabrique de l’artiste sénégalais ? Il peint par petites touches colorées, nerveuses, sur des cartons de très grand format. © Fred Merz/lundi13

Issu d’un quartier populaire de Dakar, ce peintre de 40 ans installé en Suisse a acquis une reconnaissance internationale.

Rejoindre l’atelier d’Omar Ba a tout du parcours du combattant ! Bien loin des rives du Léman, dont les eaux scintillent sous les étoiles des hôtels de standing, l’artiste sénégalais s’est installé aux limites de Genève, en direction de la frontière française toute proche, dans la grisaille d’une zone commerciale aux bâtiments cubiques et anonymes.

Seul point de repère, un numéro 43, taille XXL, dont les néons rouges accrochés au mur en béton tranchent un peu avec la monotonie des lieux. Même passé le sas d’entrée, le long couloir fait penser à la galerie d’un bunker. Jusqu’à ce qu’une porte s’ouvre sur le sourire d’Omar Ba, aussi large que ses épaules dignes d’une troisième ligne de rugby.

Hommage aux femmes d’Afrique

Quelques minutes à peine et la Suisse est déjà loin, pour laisser place à un territoire aux contours plus confus sous les volutes âcres d’encens. Bestiaire africain suspendu aux cloisons, meubles laqués écarlates d’Extrême-Orient, tapis persans un peu élimés pour habiller les sols nus couleur de ciment. Le monde d’Omar. Son chez-lui, au sens propre, puisque c’est dans son atelier que vit l’artiste peintre. Quand il n’est pas à Dakar auprès des siens ou à sillonner la planète pour accompagner ses toiles. Avant de s’envoler pour quelques jours à Madrid, il est justement à l’ouvrage, sur son exposition prochaine à Bruxelles.

Il veut raconter des histoires et tisser un fil rouge entre le Nord et le Sud.

En soufflant sur son thé vert un peu trop chaud, il contemple sa dernière œuvre en cours de réalisation : une « pietà » noire et vêtue d’un ample drapé indigo. « Elle regarde l’avenir en pensant à ses enfants », explique Omar, qui s’est inspiré d’une photo de sa mère. Un hommage à ces femmes d’Afrique inquiètes en voyant ceux qui partent « et qui souvent meurent au fond des océans ».

Un mentor suisse

Omar Ba savoure son thé autant que la vie qui lui sourit. Né il y a quarante ans entre un père fonctionnaire de police et une mère au foyer, il aurait dû être mécanicien du côté de la commune dakaroise de Yoff. Il a préféré tout laisser tomber pour tenter l’école des beaux-arts de la capitale sénégalaise. Au culot ! Comme quelques années plus tard quand, remarqué à Lausanne par l’un des plus grands galeristes genevois, il demande immédiatement une avance de 2 000 francs suisses (1 860 euros), qu’il rembourse dans la foulée une fois sa première toile vendue.

Car, entre-temps, Omar Ba a pris de la hauteur et son nom gagné en notoriété. Durant ses quatre années aux Beaux-Arts, il acquiert la certitude de vouloir être artiste et privilégie la peinture comme mode d’expression. Dès sa première exposition, son travail séduit l’œil d’un artiste suisse de passage, Claude Sandoz, qui lui propose de le ramener dans ses bagages.

« trop brouillon », selon ses professeurs

Le temps d’envoyer un dossier d’inscription à la Haute École d’arts et de design de Genève et le Sénégalais quitte, à 26 ans, la Petite-Côte et son soleil pour débarquer un soir de novembre aux pieds des Alpes. « Il pleuvait. C’était horrible », plaisante aujourd’hui Omar. Ce ne sera pas sa seule déconvenue : en plus des rudesses du climat, il fait face à la froideur de ses professeurs peu sensibles à son art, trop « brouillon ».

Sur les conseils de son mentor il s’arme alors de patience et d’un calepin sur lequel il note tout, ses rencontres de hasard, ses impressions et son cafard. Marié en 2006 à une artiste iranienne et père d’un petit garçon, il sort de l’abstraction. Commence à dessiner des personnages, précise son sujet, sa grammaire, qu’il conjugue de moins en moins à l’imparfait, à mesure qu’il s’imprègne de sa nouvelle culture.

Le début du succès

En découvrant l’Europe, il jette un nouveau regard, plus distancié, sur l’Afrique. Omar veut rendre ses peintures narratives pour « raconter des histoires et tisser un fil rouge entre le Nord et le Sud ». Assoiffé de connaissances et de « reconnaissance », pour lui-même et pour ses frères et sœurs d’Afrique, il travaille sur les tirailleurs sénégalais, les décorations militaires… « Des sujets forts mais jamais évoqués ici », rappelle Barth Johnson, directeur de la galerie genevoise Art Bärtschi, qui représente cet « excellent coloriste » depuis 2009.

J’ai eu peur de me détacher de l’Afrique. Les images s’effaçaient. Je me suis rendu compte que je devais y retourner régulièrement.

Omar prend de l’assurance, gagne en confiance, change de dimension. Fini les formats verticaux qui ne devaient pas dépasser les 60 cm de largeur, « pour pouvoir passer la porte de l’atelier », désormais il voit grand. Et le monde de l’art avec lui. Le voilà référencé par des galeries parisiennes, milanaises… Ses œuvres peintes sur carton se monnaient à cinq chiffres.

Un tourbillon qui menace de balayer sa vie, jusqu’à lui faire perdre l’essentiel ? « À un moment, j’ai eu peur de me détacher de l’Afrique. Les images s’effaçaient. Je me suis rendu compte que je devais y retourner régulièrement », affirme l’artiste, qui, depuis cinq ans, repasse régulièrement par Dakar.

Passages à Dakar

Au point d’y rester désormais plusieurs mois chaque année, de s’y être remarié et d’y avoir installé un second atelier. En 2013, il a même exposé dans la galerie Le Manège à Dakar, la première fois dans sa ville natale depuis la présentation de ses travaux de fin d’études en 2002.

« Un véritable succès », assure, pas peu fier, celui qui était encore un parfait inconnu dans son pays deux ans plus tôt. Aujourd’hui, il rêve d’exposer dans les plus grands musées du monde, de laisser sa trace sur le marché artistique international. Comme son aîné et modèle Ousmane Sow.