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Aide alimentaire : quand l’ONU crie famine

Il était question, comme chaque année, du Sahara occidental au siège de l'ONU ces derniers jours. © UN Photo/CC/Manuel Elias

L’Afrique fait-elle réellement face à « la pire crise humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale » ? Cette déclaration choc, faite par les Nations unies et relayée par les médias et les ONG afin de recueillir des dons, cache des réalités plus complexes… et une part de stratégie.

«Famine ». Ce maudit mot, avec son cortège d’images d’enfants africains décharnés, fait depuis peu son grand retour à la une des journaux du monde entier. Depuis les terribles épisodes du Biafra, de l’Éthiopie ou de la Somalie, ce spectre provoque effroi et mobilisation, bien au-delà des classiques « crises alimentaires ».

Ces dernières semaines, les ONG se sont donc rangées derrière cette bannière pour lancer leurs appels aux dons, invoquant l’état d’urgence et brandissant la menace de voir mourir par millions Nigérians, Somaliens, Soudanais du Sud et Yéménites – dont les pays sont les plus touchés cette année.

L’agitation est telle qu’elle a même suscité des initiatives sur la Toile. Jérôme Jarre, vedette française des réseaux sociaux, a ainsi permis de récolter 2 millions de dollars (1,8 million d’euros) en quelques jours en demandant à des stars internationales de relayer son appel à aider la Somalie.

Ce branle-bas de combat, c’est l’ONU qui l’a lancé, le 10 mars, avec une déclaration choc au Conseil de sécurité. Autour de la table ronde, ce jour-là, le secrétaire général adjoint, Stephen O’Brien, déclare que « 20 millions de personnes font face à la faim et à la famine ». « Nous sommes confrontés à la plus grave crise humanitaire depuis la création de l’ONU », martèle-t-il sans craindre les superlatifs. En guise d’antidote, l’institution new-yorkaise réclame 4,4 milliards de dollars aux pays donateurs. Et pour parvenir à ses fins, rien de tel que de convaincre leurs opinions publiques respectives.

Des prévisions apocalyptiques

Des alertes qui succèdent à tant d’autres lancées ces dernières années. À Madagascar, en août 2016, le directeur général de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), José Graziano da Silva, avait déjà comparé la situation dans le pays à la grande famine somalienne de 2011. En janvier 2016, c’est l’ex-secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon qui, en visite en Éthiopie, avait prévenu que le pays faisait face à « la pire sécheresse depuis trente ans », à l’époque où les concerts du Live Aid rassemblaient des célébrités du monde entier.

En Afrique, les pires prévisions ne tardent jamais à être surpassées par des prédictions plus apocalyptiques encore. Au point que certains humanitaires commencent à craindre que « la répétition de tels appels catastrophistes [finisse par] lasser tout le monde : les États, les donateurs, l’opinion publique… » comme l’a dit Rony Brauman sur RFI. Ancien président de Médecins sans frontières (MSF), l’homme en a vu d’autres. Il s’est même dit « sceptique » face au chiffre de 20 millions de personnes menacées de famine avancé par l’ONU – en combinant les crises du Nigeria, du Soudan du Sud, de la Somalie et du Yémen. « On mêle là des populations potentiellement exposées à une famine et d’autres qui sont déjà en train d’agoniser », déplore-t-il.

« Pour l’instant, les mises en garde, pour la plupart des pays concernés, conservent une dimension virtuelle, renchérit son collègue Jean-Hervé Bradol, directeur du Centre de réflexion sur l’action et les savoirs humanitaires (Crash) de MSF. Il y a une dimension marketing : on radicalise le discours pour convaincre les États d’éviter la catastrophe prédite par les projections. Heureusement, on y parvient la plupart du temps. »

À ce jour, l’état de famine, qui répond à une définition précise, n’est pas encore déclaré au Yémen ni en Somalie, même s’il existe un risque que ce soit le cas dans les prochains mois. Et au Nigeria, la présence de Boko Haram empêche de recueillir des données fiables sur ce qui se déroule dans le Nord-Est. Les experts onusiens pensent toutefois que la famine y a déjà sévi l’an dernier et qu’une autre vague meurtrière pourrait bien être en cours.

Dans un camp de réfugiés à Bentiu, au Soudan du Sud, le 10 février 2017. © TYLER HICKS/NYT-REDUX-REA

Quand des images d’enfants mourant de faim sont diffusées en direct à la télévision, les États se décident enfin à agir

Pour l’heure, la seule région où l’ONU a officiellement déclaré l’état de famine, le 20 février, réunit deux comtés du Soudan du Sud où vivent 100 000 personnes. Il est vrai que c’est une première depuis la famine qui a frappé la Somalie en 2011. Or cette crise reste un traumatisme pour les équipes du Programme alimentaire mondial (PAM), l’agence spécialisée des Nations unies. Elle aurait causé quelque 260 000 morts.

« La moitié des victimes sont décédées avant que l’état de famine n’ait été formellement déclaré », rappelle Peter Smerdon, le directeur adjoint du PAM. Alors, au moment de quitter le siège romain de cette organisation pour Nairobi, au cœur de cette région d’Afrique si fréquemment touchée, Smerdon admet une part de « stratégie » dans ces signaux d’alarme.

« Quand des images d’enfants mourant de faim sont diffusées en direct à la télévision, les États se décident enfin à agir. Le problème, c’est qu’à ce moment-là il est déjà trop tard pour beaucoup de monde. Si nous nous efforçons de faire un maximum de bruit dès aujourd’hui, c’est pour éviter d’en arriver là », admet-il.

La guerre, principale cause des famines

Les réticences des pays donateurs tiennent aussi à un autre facteur : les quatre crises alimentaires aiguës constatées cette année – « une conjonction inédite », insiste une source onusienne – sont toutes dues, à des degrés divers, à des conflits armés, moins mobilisateurs que les catastrophes naturelles. Et pourtant, les guerres sont la principale cause des famines.

Malgré les sécheresses et l’invasion de chenilles légionnaires auxquelles elle doit faire face, l’Afrique australe semble préservée pour une raison simple : les mouvements des commerçants et des humanitaires n’y sont pas entravés. Il en va de même en Éthiopie, au Kenya, en Ouganda, en Tanzanie ou au Burundi, pourtant touchés, à des degrés divers, par la sécheresse. A contrario, le Soudan du Sud n’a pas connu de sécheresse particulière cette année, mais la guerre civile s’y éternise depuis plus de trois ans.

La durée des conflits est l’autre spécificité de la situation actuelle. « Quand le manque de nourriture commence de nouveau à se faire sentir, les populations sont déjà exsangues, déplore Peter Smerdon. Elles ont dû vendre leur bétail ou leurs biens et n’ont plus aucun moyen de faire face. »

Il ne suffit pas de drainer de l’argent pour résoudre le problème, la seule solution véritablement efficace, c’est de parvenir à un cessez-le-feu

Cela contribue à accentuer la lassitude des donateurs, dont l’attention est par ailleurs accaparée par la lutte contre l’État islamique en Syrie et en Irak mais de qui dépend l’essentiel du financement du PAM. En 2016, l’agence avait reçu la somme record de 5,9 milliards de dollars. Mais il lui en manque encore 1,1 milliard pour boucler son budget d’ici à juillet.

Néanmoins, les réticences des États face aux situations de conflit ne sont pas toujours infondées. Il arrive en effet que les groupes armés à l’origine de ces crises en bénéficient eux-mêmes en taxant les cargaisons humanitaires aux barrages qu’ils contrôlent. Le 2 mars, dix jours après que l’état de famine a été déclaré au Soudan du Sud, le gouvernement lui-même a augmenté le coût des autorisations de travail pour les travailleurs étrangers (souvent humanitaires), jusqu’à 10 000 dollars pour certains niveaux de qualification ! « Il ne suffit pas de drainer de l’argent pour résoudre le problème, réagit Jean-Hervé Bradol. Il y a des poches de famine auxquelles les humanitaires n’ont pas accès à cause des conflits. La seule solution véritablement efficace, c’est de parvenir à un cessez-le-feu. »

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