Présidentielle en France : toujours plus loin dans la politique spectacle

Jean-Luc Mélenchon, candidat de "La France insoumise", lors d'un meeting à Lille, le 27 mars 2012. © Remy de la Mauvinere/AP/SIPA

On était habitués aux duels télévisés entre finalistes. On a cette fois eu droit à un quintette, où chaque candidat a tenté de tirer son épingle du jeu. Et de la planter dans le dos du voisin.

Quelle mêlée ! Le débat du 20 mars entre les cinq principaux candidats à la présidentielle organisé par TF1 et LCI laisse une impression mitigée. Cette joute hypercalibrée, encadrée, minutée a pourtant fâcheusement traîné en longueur – trois heures trente, quand même ! – et n’a pas toujours échappé à la confusion. Chacun y a pourtant tenu son rôle avec conviction.

D’abord curieusement absent, éteint, comme sonné par les affaires qui le poursuivent depuis des semaines, François Fillon s’est ressaisi et a fini par imposer sa stature d’homme d’État. Le charmant Emmanuel Macron a virevolté dans son sillage – un pas à droite, un autre à gauche et le troisième au milieu – sans manifester une cohérence à toute épreuve ni dissiper tous les doutes à son sujet : les escarpins présidentiels ne sont-ils pas trop grands pour lui ?

Ce soir, vous n’êtes plus le président et je ne suis plus votre Premier ministre, nous sommes deux candidats…

Jean-Luc Mélenchon a fait du Mélenchon : un zeste de démagogie et une bonne rasade de talent. C’est de loin le meilleur débatteur du lot. Selon certains témoignages, il serait parvenu à faire sourire le candidat des Républicains, c’est dire !

Benoît Hamon et Marine Le Pen ont quant à eux porté l’irrationalité économique à son dernier période. Dix milliards par-ci, 80 milliards par-là, c’est la valse des promesses non financées. Quelle importance puisque, comme l’on sait, elles n’engagent que ceux qui les reçoivent ? Égale à elle-même, la seconde a encore aggravé son cas par son indécrottable xénophobie…

Les premiers jours de la politique spectacle

La France n’avait jusqu’ici connu que des débats présidentiels d’entre deux tours, dont certains donnèrent lieu à de mémorables passes d’armes. Dans son genre, celui-ci était donc une première. D’où vient cette curieuse tradition ? Tout commence en 1960, aux États-Unis. Candidat républicain à la vice-présidence, Henry Cabot Lodge Jr ne décolère pas : « Ce fils de pute vient de nous faire perdre l’élection ! » De qui parle-t-il si aimablement ? De Richard Nixon, son patron, qui vient de se faire balader par Kennedy lors du premier débat télévisé jamais organisé.

Le problème de « Tricky Dicky » ce n’est pas le fond, c’est la forme : avec sa barbe naissante et la sueur perlant à son front, il ressemble à un traître de comédie ! Il perd la présidentielle d’un souffle, tout le monde incrimine la télé, mais aucun spécialiste n’en apportera jamais la preuve.

L’humiliation de Mitterrand

Quatorze ans plus tard, la France se convertit à son tour à la politique spectacle. Au début, François Mitterrand est un orateur à l’ancienne, peu à l’aise devant les caméras. Face à Valéry Giscard d’Estaing, il ne peut esquiver quelques flèches assassines : « Vous n’avez pas le monopole du cœur », « vous êtes l’homme du passé ». « J’ai été catastrophique », confie-t‑il à Serge Moati, coréalisateur du débat.

Le nouveau chef de la droite, qui sait que l’agressivité passe mal à la télé, a pourtant retenu son bras ! Sur le coup, son allusion incongrue à Clermont-Ferrand, ville « que vous connaissez et qui vous connaît bien », est passée inaperçue. Mais son destinataire ne s’y trompe pas : c’est une menace voilée. Amante de Mitterrand et future mère de Mazarine, Anne Pingeot, dont l’existence est à l’époque inconnue du grand public, est en effet auvergnate…

Et la vengeance médiatique inégalée

Humilié, Mitterrand rumine sa vengeance. En 1981, elle est éclatante : « Vous avez un peu tendance à reprendre le refrain d’il y a sept ans : “l’homme du passé”. Il est quand même ennuyeux que vous soyez devenu, vous, dans l’intervalle, l’homme du passif. » Exit Giscard. Mais le débat le plus âpre, tendu, violent, de toute l’histoire électorale française aura lieu en 1988.

Mitterrand (devenu avec le temps une redoutable bête de télé) : « Monsieur le Premier ministre… »

Chirac : « Ce soir, vous n’êtes plus le président et je ne suis plus votre Premier ministre, nous sommes deux candidats… »

Mitterrand : « Vous avez tout à fait raison, monsieur le Premier ministre. »

Lors des consultations suivantes, ni Jospin, ni Sarkozy, ni Royal, ni Hollande ne parviendront à s’approcher de tels sommets dramaturgiques. Pas assez cultivés, sans doute… L’anaphore hollandaise de 2012 – « Moi président » prononcé à quinze reprises – restera sans doute dans l’Histoire, mais moins en raison de sa qualité intrinsèque – c’est de la vieille rhétorique assez kitsch – que de la sorte de stupeur médusée dans laquelle elle plongea son prédécesseur à l’Élysée. Comme disait Marx, quand l’Histoire se répète, c’est sous la forme d’une farce.

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