Documentaire : pour Jonathan Littell, « les enfants-soldats ont un fort besoin de parler »

Sur le tournage de "Wrong Elements". © Marine Gautier

Dans son premier documentaire, « Wrong Elements », le Franco-Américain suit l’impossible retour à la vie normale des jeunes recrues de l’Armée de résistance du Seigneur.

Ils se poursuivent, se mettent en joue avec de fausses armes, comme des enfants qui s’amuseraient à la guerre. Mais les jeunes hommes et femmes que le Franco-Américain Jonathan Littell a suivis pour son documentaire Wrong Elements ne jouaient pas lorsqu’ils faisaient partie des troupes de l’Armée de résistance du Seigneur, la LRA, conduites depuis la fin des années 1980 par l’illuminé Joseph Kony.

Le mouvement rebelle ougandais arrachait à leurs familles des adolescents d’une dizaine d’années. Les garçons devenaient soldats, tuaient et pillaient les civils, les filles rejoignaient les harems de chefs qui auraient pu être leurs grands-pères.

Aujourd’hui amnistiées, ces très jeunes recrues retournent dans leurs familles et tentent de revenir à une vie normale. C’est à eux, Geofrey, Mike, Nighty, Lapisa, que Wrong Elements donne la parole, parfois sur les lieux qui ont marqué leur enfance volée.

Jonathan Littell est l’auteur du roman Les Bienveillantes, prix Goncourt 2006, qui se présentait comme les mémoires d’un personnage fictif, ancien officier nazi. Le roman posait la question de la responsabilité face à des crimes commis par devoir vis-à-vis du régime.

Ce documentaire est encore un questionnement sur la responsabilité. Le criminel est-il toujours fautif lorsqu’il a été enlevé enfant et qu’on l’a forcé à participer aux massacres sous peine de se faire tuer lui-même ?

Jeune Afrique : Nos lecteurs vous connaissent pour votre ouvrage Les Bienveillantes… et ne vous attendaient peut-être pas sur ce documentaire consacré à d’anciens enfants-soldats.

Jonathan Littell : J’ai commencé à m’intéresser à l’Armée de résistance du Seigneur à la fin des années 1990. À l’époque, je travaillais comme humanitaire pour Action contre la faim au Rwanda, puis dans le Zaïre de Mobutu, qui allait être renversé par Laurent-Désiré Kabila. Ce qui se passait en Ouganda était évidemment un sujet de discussion récurrent. D’ailleurs, notre ONG avait une grosse base logistique à Kampala.

Une dizaine d’années après votre expérience humanitaire, vous êtes revenu dans la région pour écrire des articles.

En 2010, un copain de Médecins sans frontières est passé à la maison. Il revenait du Congo et m’a parlé de la LRA. J’étais scié que ce mouvement existe encore, que son leader politico-mystique sème toujours la terreur. C’est ce qui m’a décidé à réaliser des reportages pour le magazine du Monde sur les rebelles en fuite et leurs victimes.

La violence d’État et les meurtres de masse font partie des sujets que vous abordez régulièrement.

Pour moi, il n’y a rien à part. Tout est lié. Que j’écrive sur les crimes nazis, la Tchétchénie, Homs, la LRA… il y a toujours un fil rouge.

Que signifie le titre de votre documentaire ?

Wrong Elements renvoie à une pluralité de sens que n’aurait pas rendu la traduction en français « mauvais éléments ». C’est une expression utilisée depuis longtemps par les hommes politiques ougandais.

Le président Museveni l’emploie dès son premier discours lorsqu’il prend le pouvoir en 1986 pour désigner les ennemis qui peuvent infiltrer la société. « Wrong » est aussi le nom de l’un des esprits d’origine américaine qui prenait possession d’Alice Lakwena [leader mystique qui leva la première des troupes rebelles dans la brousse ougandaise].

Les anciens bourreaux des troupes de la LRA sont aussi ces wrong elements. Or aujourd’hui, ironie de l’Histoire, ceux que l’on a si longtemps combattus pour purifier la société ont été amnistiés et sont invités à réintégrer cette même société…

J’interviens seulement pour poser le lieu et l’action, le reste vient d’eux

Wrong Elements est à la frontière du documentaire et de la fiction. Vous demandez aux anciens enfants-soldats de rejouer des scènes vécues.

Ce n’est pas vraiment de la fiction, mais une autre forme d’interview. Je ne les mets pas en scène en leur disant ce qu’ils doivent faire, je leur demande de me montrer comment leur vie se déroulait, comment ils se cachaient, comment ils se battaient… J’interviens seulement pour poser le lieu et l’action, le reste vient d’eux.

C’est le cas par exemple lorsque je les emmène au Soudan dans un ancien camp de la LRA : j’ai seulement demandé à Nighty de cuisiner, car c’était son rôle sur place, tout le reste, ils l’ont improvisé de manière spontanée. Cette technique est d’ailleurs fréquemment utilisée pour faire « ressortir » la mémoire : je pense à Claude Lanzmann dans Shoah ou à Joshua Oppenheimer dans The Look of Silence.

On assiste aussi au rituel d’exorcisme d’une jeune fille, Lapisa, qui a réussi à échapper aux griffes de Kony mais qui est hantée par un esprit mauvais. Comment avez-vous pu filmer cette scène ?

Ce n’était pas si compliqué… Lapisa était « malade » depuis longtemps. Elle avait besoin de cette cérémonie de guérison, mais sa famille ne pouvait pas la financer. Une chèvre coûte très cher pour ces gens pauvres isolés dans la campagne. J’ai proposé de financer la cérémonie si je pouvais la filmer.

Dans ce cas vous avez donc « créé » une situation ?

Cette cérémonie aurait sans doute eu lieu plus tard de toute façon. D’ailleurs les rituels de guérison et de réconciliation sont très fréquents et assez semblables à des séances de psychothérapie. La grande différence c’est que chez nous le traitement se fait pour un individu. Là-bas, toute la collectivité est sollicitée. Tous les villageois partagent le mal qui ronge Lapisa en mangeant chacun une portion de la chèvre sacrifiée où s’est réfugié l’esprit mauvais.

Mais pour revenir à votre question, je pense que faire un film c’est provoquer des choses, c’est évident. Si je n’avais pas suivi Geofrey et Mike, ils seraient sans doute encore en train de conduire leurs motos-taxis, ils n’auraient pas raconté leur vie.

Il y a un consensus politique et social en Ouganda pour dire qu’il faut oublier.

Comment avez-vous rencontré les protagonistes du film ?

J’ai cherché des profils précis avec des contacts sur place. Puis j’ai pris beaucoup de temps avec eux… On a passé plus d’un mois à se voir, à discuter, jouer aux cartes, boire des bières… Bizarrement, certains témoignages marquants sont arrivés très rapidement, comme des urgences. Par exemple, cette séquence où Geofrey raconte comment il a commis son premier meurtre, sur une femme, je l’ai filmée le lendemain de ma rencontre avec lui. Leur besoin de parler est fort.

Les enfants-soldats sont présentés à la fois comme des victimes et des bourreaux. Ils sont théoriquement amnistiés… mais parfois poursuivis pour leurs crimes passés.

Il y a un consensus politique et social en Ouganda pour dire qu’il faut oublier. Les enfants-soldats rentrent à la maison, la vie continue. Tout cela à grand renfort de propagande gouvernementale, d’émissions de radio, de discours des autorités traditionnelles… Tous les mécanismes sont mis en place pour que l’on passe à autre chose, et globalement cela marche plutôt bien.

Au niveau individuel, c’est plus compliqué. Des vengeances peuvent s’exercer contre une personne en particulier dont on sait qu’elle a participé à un massacre où un membre de la famille a été tué. Je dirais aussi que la réintégration des femmes est plus dure : elles reviennent parfois avec des enfants, mais sans père. Et il est plus difficile pour elles de trouver du travail, de se fondre dans la masse.

Vous utilisez des archives vidéo montrant Joseph Kony avec ses troupes. Existe-t-il beaucoup de matière sur le sujet ?

Non. Quelques journalistes ont filmé des choses, mais ce sont des images que l’on a vues et revues. Je me suis appuyé sur une vidéo tournée par la LRA elle-même pendant une opération dans le nord de l’Ouganda en 1998. La caméra a été retrouvée par l’armée ougandaise, et des séquences ont été utilisées par la propagande, par exemple pour faire passer Joseph Kony pour « un débile mental ». C’est la première fois que ces images sont employées différemment.

Ce qui se joue, c’est la question de la responsabilité de ces jeunes. Vous écrivez : « Que devient le concept de faute, de responsabilité quand l’exécutant, enlevé enfant, devient un tueur volontaire ? » Avez-vous une réponse à cette question ?

Non, moi je pose les questions, mais je ne résous rien.

L’une des dernières séquences montre néanmoins une vieille dame qui pardonne à Geofrey, qui a pourtant commis des atrocités dans son village…

C’est vrai, je n’y avais pas pensé… Mais je dirais cependant que je ne me positionne pas.

 

 

 

À votre connaissance, des journalistes ou historiens ougandais travaillent-ils sur le même sujet ?

Il y a une énorme communauté de chercheurs, dont de jeunes Ougandais, des doctorants, formés pour certains par des anthropologues britanniques comme Tim Allen, qui commencent à mener leurs propres recherches. On a travaillé avec certains d’entre eux sur le film : pour trouver nos « personnages », pour la traduction…

Le documentaire sera-t-il diffusé en Afrique ?

Nous l’avons déjà projeté en Ouganda, à l’ambassade de France. J’aimerais effectivement qu’il soit vu sur place, nous l’avons proposé à des festivals. Mais sinon le système de distribution actuel du cinéma laisse peu de place à ce type de projet. J’espère qu’il finira au moins par être vu sur Internet.

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