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Cinéma : qui est Véro Tshanda Beya, l’apprentie comédienne héroïne du dernier film d’Alain Gomis ?

Par - Envoyé spécial à Ouagadougou

Lors du Fespaco, à Ouagadougou, en mars 2017. © Sophie Garcia pour JA

Choisie par le réalisateur Alain Gomis pour incarner l’héroïne de son film, Véro Tshanda Beya n’avait jamais imaginé devenir actrice. Cela ne l’empêche pas de crever l’écran.

C’est un fantasme d’adolescente : une jeune femme remarquée par un réalisateur devient tout à coup sinon une véritable star, du moins une vedette de cinéma. Un fantasme qui, pour la Congolaise Véro Tshanda Beya, est devenu réalité grâce au premier rôle que lui a confié Alain Gomis dans Félicité, Grand Prix du jury à Berlin et Étalon d’or au Fespaco, à Ouagadougou. Avec, dans les deux cas, un torrent de louanges pour l’actrice, au point que beaucoup de critiques ont été étonnés de la voir repartir sans le prix d’interprétation féminine.

Dire que rien ne la prédestinait à vivre cette belle aventure n’est pas exagéré. Logée par sa sœur, qui l’a élevée après la mort précoce de leurs parents, Véro Tshanda Beya vivait à Kinshasa de divers petits boulots. N’ayant pas trouvé de vrai travail après des études commerciales, elle « se débrouillait dans l’informel », autrement dit dans le commerce ambulant.

Pourquoi ne pas venir ? Je vais t’inscrire, cela nous donnera l’occasion de nous voir.

Mais une amie qui travaillait dans le secteur culturel l’a appelée un jour en lui disant qu’elle faisait partie d’une équipe chargée d’un casting pour un film qui serait bientôt tourné à Kin. « Pourquoi ne pas venir ? Je vais t’inscrire, cela nous donnera l’occasion de nous voir. » Et voilà comment Véro, comme l’appellent ceux qui la connaissent, a participé à cet exercice a priori réservé à des professionnels du spectacle.

Certaine de n’avoir aucune chance, elle ne fut pas étonnée de ne pas être rappelée par la production après avoir improvisé sur quelques thèmes : une femme qui cherche de l’argent, une infirmière dans un hôpital, une mère qui devient folle.

Mais trois mois après on lui demanda de revenir pour une nouvelle audition. Peut-être pour un petit rôle, pensait-elle. Même chose quelques semaines plus tard, puis, après un autre délai du même ordre, une quatrième et dernière fois. Là elle savait, après avoir sympathisé avec un compatriote recruté par la production, qu’elle faisait partie des deux dernières sélectionnées pour jouer le personnage central – une chanteuse de bar à fort caractère à la recherche d’argent – d’un film dont elle ne connaissait pas encore le scénario. Sa concurrente étant une comédienne confirmée, elle n’imaginait pas être choisie, ce qui arriva pourtant.

Alain Gomis séduit par sa présence

Elle ne savait pas que le réalisateur, Alain Gomis, qui cherchait a priori une femme d’une quarantaine d’années, avait été immédiatement subjugué par sa présence. Mais il avait mis du temps à se décider car elle ne correspondait pas à l’image de Félicité dans son esprit. « Elle était trop jeune, trop jolie, mais elle a fait un hold-up sur le film, commentera-t‑il après le tournage. Quand je la voyais, j’étais comme aimanté. »

Commença alors pour l’heureuse élue un mois de formation accélérée au jeu et au chant avec une coach venue de France et l’interprète vedette du Kasai Allstars, dont la musique joue un rôle central dans le film. « Un calvaire », dit-elle sobrement, surtout « pour passer de la Véro naturelle à la chanteuse », en apprenant des morceaux « qui duraient parfois dix bonnes minutes ».

 On ne voulait pas me donner de visa Schengen, je l’ai obtenu in extremis.

Grâce au réalisateur, très exigeant – « on a souvent refait dix fois les scènes ! » – mais aussi attentif et bienveillant, tout s’est finalement bien passé et, après quelques vicissitudes – « on ne voulait pas me donner de visa Schengen, je l’ai obtenu in extremis » –, l’apprentie comédienne s’est retrouvée sur le tapis rouge, à Berlin puis à Ouagadougou.

 

 

 

Que pense-t‑elle du résultat ? « À Berlin, j’étais tellement submergée par l’émotion, lors de cette première mondiale du film, que je n’avais pas encore vu, que j’ai été incapable de réellement le regarder. C’est donc seulement au Fespaco, trois semaines plus tard, que je me suis vue enfin sur l’écran. J’étais contente, je me disais : “C’est vraiment moi qui ai fait ça !” »

Tout comme Félicité et comme la plupart des Congolaises, je sais qu’il faut se battre dans la vie.

À Kinshasa, son incroyable aventure n’est pas passée inaperçue puisque les télévisions en ont parlé. Elle ne se réjouit pas pour autant de retourner dans un pays où ne l’attendent « que des problèmes », car « tout le monde croit [qu’elle] est devenue millionnaire, alors que c’est complètement faux ».

Son avenir ? Elle a pris goût à la comédie et entend bien prendre des cours pour devenir une véritable actrice. « J’aimerais bien continuer, même si je sais que ce sera difficile et que je peux retourner à l’anonymat, dit-elle. Tout comme Félicité, à laquelle beaucoup de femmes ressemblent, et comme la plupart des Congolaises, je sais qu’il faut se battre dans la vie. »