Areva, un naufrage africain

Des bureaux d'Areva. © Yu's to be/CC/Flickr

À peine plus de quinze ans après la création d’Areva, en 2001, alors appelé à devenir, sous la houlette d’Anne Lauvergeon, le « grand acteur intégré du nucléaire », l’aventure atomique française est un fiasco.

Faisant face à une situation financière explosive – les pertes ont atteint jusqu’à 4,8 milliards d’euros à la fin de 2014 –, le groupe a dû se résoudre en juin 2015 à un attelage d’urgence avec le groupe français EDF, appuyé par le président François Hollande : pour survivre, Areva, renfloué par l’État, va céder d’ici à la fin de l’année sa branche réacteurs à l’électricien, tout en conservant la seule gestion du cycle du combustible, de l’extraction de l’uranium au retraitement des déchets.

Encore lourdement endetté, et toujours en perte – 665 millions d’euros en 2016 –, le groupe nucléaire essaie de se remettre d’une décennie calamiteuse. Mais l’ambition française de créer un leader mondial du secteur, actif sur toute la filière, de la mine au réacteur, est désormais enterrée.

Affaires fracassantes

S’il est un continent où l’aventure menée tambour battant par « Atomic Anne » a tourné au vinaigre, c’est bien l’Afrique, où ses acquisitions minières entre 2006 et 2011 se sont soldées par des échecs patents, tant par la méthode que par les résultats, du Niger jusqu’à l’Afrique du Sud en passant par la Centrafrique, la RD Congo, le Gabon et la Namibie.

La liste des émissaires d’Areva est longue, tant l’Afrique apparaît comme un eldorado

Le dernier épisode de ce naufrage africain, révélé dans Jeune Afrique, est une étrange opération de trading d’uranium qui a fait perdre 101 millions de dollars au groupe français, au bénéfice de trois sociétés intermédiaires, une russe, une suisse et une nigérienne. Une nouvelle affaire qui s’ajoute à une longue liste d’opérations controversées. La plus célèbre d’entre elles, qui défraie la chronique dans la presse française depuis plus de quatre ans, est celle du rachat en 2007 et à prix d’or – 1,8 milliard d’euros – de la société canadienne Uramin, présente dans trois pays africains. Et dont les perspectives se sont révélées désastreuses après son acquisition.

Investir dans les réacteurs

Pourtant, en 2005, les miniers d’Areva, longtemps parents pauvres du nucléaire français, croyaient aux lendemains heureux que leur promettait leur patronne. Le « plan turbo », imaginé cette année-là par l’ingénieure du corps des mines, visait à constituer une division extractive robuste, avec une production doublée à l’horizon 2010. Il devait mettre à l’abri Areva des variations des cours mondiaux : six ans avant la catastrophe de Fukushima – en mars 2011 –, les prix de l’uranium étaient attendus à des sommets dans une ambiance euphorique.

« La stratégie “Nespresso” d’Anne Lauvergeon pour Areva visait à alimenter le réacteur avec le contrat de fourniture d’uranium. Elle s’était fondée sur un carnet de commandes espéré de cinq réacteurs par an, ce qui impliquait d’investir des sommes considérables tant sur la branche réacteurs que sur les mines », décrypte un ancien cadre, comparant ce choix stratégique à celui d’un joueur de roulette misant tout son argent sur un seul numéro.

 

Si, aujourd’hui, le Kazakhstan est sa terre d’élection minière, grâce à des coûts d’exploitation extrêmement bas, à l’époque, le groupe se tourne naturellement vers le continent, où il est actif depuis près de cinquante ans, d’abord en tant que Cogema, puis en tant qu’Areva. Il extrait de l’uranium au Niger – à travers la Société des mines de l’Aïr (Somaïr), fondée en 1968, et la Compagnie minière d’Akouta (Cominak), implantée en 1974. Le groupe a de plus été actif au Gabon de 1958 à 1999, comme principal actionnaire de la Compagnie des mines d’uranium de Franceville (Comuf).

À la manœuvre pour épauler Anne Lauvergeon dans son offensive sur les sous-sols africains, deux bras droits : l’ancien ministre burkinabè Zéphirin Diabré, nommé en février 2006 patron Afrique et Moyen-Orient d’Areva, et le Français Sébastien de Montessus, nommé en juillet 2007, à seulement 31 ans, patron de la division mines. Avec ce tandem de choc, « Atomic Anne », ancien sherpa du président socialiste François Mitterrand, nommée chez Areva par le président de droite Jacques Chirac et confirmée sous Nicolas Sarkozy, a utilisé ses connexions politiques franco-africaines de tous bords pour avancer ses pions.

Les émissaires du nucléaire français

Parmi les « entremetteurs », on retrouve à plusieurs reprises Patrick Balkany, député et maire de Levallois-Perret (nord-ouest de Paris) de piètre réputation, qui a voyagé à Bangui et à Kinshasa pour le compte du groupe nucléaire français. Autre facilitateur, le Ghanéen Sam Jonah, ancien patron du groupe minier Ashanti Gold Mines, qui a fusionné en 2004 avec le sud-africain AngloGold. Proche du président sud-africain Thabo Mbeki, qu’il conseillait déjà avec Anne Lauvergeon au sein du Conseil pour les investissements internationaux (IIC), il a fait bénéficier Areva de ses relations dans la nation Arc-en-Ciel.

Autre figure interlope, le Namibien Haddis Tilahun, baron de l’économie à Windhoek et proche de l’actuel président, Hage Geingob. Pour le site d’investigation français Mediapart, Tilahun aurait été chargé de faciliter l’obtention de permis d’exploitation dans ce pays d’Afrique australe. Si ces trois personnages sont les plus sulfureux, la liste des étonnants émissaires du nucléaire français est en fait assez longue tant l’Afrique apparaît alors, au sein de la multinationale, comme un eldorado pour peu que l’on sache être généreux.

Le rachat d’Uramin 

Le « péché originel » d’Areva dans la mise en œuvre africaine de son « plan turbo », c’est l’achat d’Uramin. Au moment où le groupe public français s’y intéresse, cette société d’exploration minière de taille modeste est, dans le jargon du secteur, une « junior ». Fondée en février 2005 par le Canadien Stephen Dattels, elle détient alors les permis de Bakouma, en Centrafrique, et de Trekkopje, en Namibie, ainsi que des gisements dans la région du Karoo, au centre de l’Afrique du Sud. Au départ, les géologues d’Areva ne s’enflamment guère pour le potentiel d’Uramin, présidée à partir de novembre 2005 par le fameux Sam Jonah : en octobre 2006, des discussions en vue d’une vente au groupe français pour 472 millions de dollars (375 millions d’euros) n’aboutissent pas.

Les enquêteurs tentent de démêler les fils pour identifier d’éventuels bénéficiaires « adjacents » du deal Uramin

Selon Anne Lauvergeon, cette proposition de vente, transmise par le président d’Uramin, Sam Jonah, a fait long feu, les actionnaires de la junior préférant finalement attendre un contexte du marché de l’uranium plus favorable. En juin 2007, alors que les cours sont à leur apogée – à 136 dollars la livre, un record sur deux décennies –, Areva fait une offre publique d’achat sur Uramin pour 1,8 milliard d’euros, soit près de cinq fois plus. Une option discutée avec Sam Jonah et suffisamment alléchante cette fois-ci pour être acceptée par les actionnaires de la minière canadienne.

Échec cuisant en Centrafrique 

Cependant, très vite, non seulement l’euphorie sur le marché de l’uranium retombe sévèrement, mais le potentiel de la société se révèle terriblement décevant. La mine centrafricaine de Bakouma, dont les réserves étaient pourtant, selon les géologues, les plus intéressantes de la « corbeille Uramin », n’est finalement jamais entrée en exploitation, et ce en dépit du permis octroyé en 2009 par le président François Bozizé.

En septembre 2012, après une rapide exploration, Luc Oursel, le successeur d’Anne Lauvergeon à la tête d’Areva, suspend sine die le projet sans avoir exporté une seule livre d’uranium. Seules traces en Centrafrique des activités du groupe : des soupçons de rétrocommissions et une polémique portant sur l’indemnisation de travailleurs centrafricains qui accusent leur ex-employeur d’avoir manqué à ses devoirs de protection de leur santé au travail, ce que ce dernier récuse.

Modèle économique défaillant en Namibie 

Autre héritage du rachat d’Uramin, la mine namibienne de Trekkopje a subi un sort comparable, en dépit d’investissements de 835 millions d’euros dans ses installations industrielles, en 2008. Elle n’avait extrait que 400 tonnes d’uranium au moment de son gel, en 2012. Officiellement, la suspension de l’exploitation est due aux « cours trop bas » en raison de la catastrophe de Fukushima.

Le rachat au prix fort d’Uranim, un échange de « bons procédés » pour « remercier » des proches de Thabo Mbeki ?

En réalité, Trekkopje pâtit de coûts d’exploitation bien plus élevés que dans les autres mines d’uranium, du fait de la construction d’une usine de dessalement d’eau nécessaire au traitement complexe d’un uranium extrait en plein désert. Un modèle économique défaillant qui aurait dû alerter les responsables d’Areva. Quant aux petits gisements sud-africains du Karoo, ils n’apparaissent même plus dans les rapports d’activité d’Areva.

Une liste d’accusations

Pourquoi Anne Lauvergeon et ses équipes de l’époque se sont-elles embarquées dans cette galère ? La question mobilise la justice française depuis près de trois ans. Après un signalement de la Cour des comptes en février 2014 et une enquête préliminaire lancée deux mois plus tard, deux informations judiciaires ont été ouvertes en mai 2015 par le Parquet national financier français à Paris pour « escroquerie », « abus de bien social », « corruption d’agent public étranger », « présentation de comptes inexacts », « diffusion de fausses informations boursières » et « faux et usage de faux ». Les enquêteurs, qui n’ont toujours pas terminé leurs investigations, tentent de démêler les fils pour identifier d’éventuels bénéficiaires « adjacents » du deal Uramin, en France et en Afrique.

Lobbying pour le contrat du siècle en Afrique du sud

La principale piste, avancée par le journal sud-africain Mail & Guardian dans une enquête publiée en août 2012, est celle d’un échange de « bons procédés » : le rachat au prix fort de la société aurait permis de « remercier » des proches du président Thabo Mbeki, qui gravitaient autour des actionnaires d’Uramin et auraient fait du lobbying au profit d’Areva pour que lui soit attribué le « contrat du siècle », Nuclear 1.

Suspendu en 2008, cet appel d’offres visait à la construction de plusieurs centrales nucléaires. Coût estimé de ce mégachantier : 1 000 milliards de rands (75 milliards d’euros environ). Un joli pactole qui attise forcément l’appétit de trois géants du nucléaire : Areva, allié pour la circonstance avec le chinois CNNC, son rival américano-japonais Toshiba-Westinghouse ainsi que les Russes de Rosatom.

Pas question de redémarrer les mines d’uranium au Gabon du fait de cours mondiaux toujours en berne

Si le plan d’Areva était d’obtenir Nuclear 1 grâce au rachat d’Uramin – ce que les anciens dirigeants du groupe nient –, il aura fait chou blanc : Thabo Mbeki a quitté ses fonctions en septembre 2008, soit un peu plus d’un an après l’acquisition d’Uramin, sans avoir pris de décision. Depuis, le lancement du plan nucléaire par Pretoria a été repoussé aux calendes grecques, mais ce sont les Russes qui tiennent désormais la corde devant les Français à la suite d’un accord-cadre de coopération signé entre Pretoria et Moscou en septembre 2014.

Areva en RD Congo et l’uranium de Hiroshima 

Outre Uramin, Areva a connu d’autres mésaventures sur le continent. À Kinshasa, le groupe nucléaire français a suscité l’espoir – jamais concrétisé depuis l’indépendance – d’une exploitation de l’uranium de la RD Congo. C’était à l’occasion d’un voyage de Nicolas Sarkozy les 26 et 27 mars 2009 à Kinshasa. En marge de la rencontre entre Joseph Kabila et le président français, un accord-cadre d’un genre nouveau a été signé par « Atomic Anne » et le ministre des mines, Martin Kabwelulu.

Non contraignant, il attribuait à Areva un permis de recherche de gisements d’uranium sur l’ensemble du territoire, ainsi que l’exploitation future de ce minerai. « Je crois bien que nous sommes l’unique entreprise dans le monde à avoir ce type de mandat, affirmait à l’époque Zéphirin Diabré. De plus, nous brisons un tabou. C’est la première fois que l’on ose parler d’exploration d’uranium en RD Congo, une activité qui participait jusque-là du domaine réservé de l’État », se réjouissait auprès de Jeune Afrique celui qui était alors président d’Areva pour l’Afrique et le Moyen-Orient.

Toutes les nouvelles opérations lancées entre 2005 et 2011 ont été soit suspendues, soit abandonnées

De ces belles déclarations de la fin de 2009, il ne reste rien. La mine de Shinkolobwe, que devait relancer en priorité Areva et qui a fourni naguère l’uranium de la bombe atomique américaine lâchée sur Hiroshima, est toujours à l’arrêt. Et il n’y a aucune trace d’activité en RD Congo dans la littérature officielle d’Areva, qui a refusé de répondre à nos questions sur son portefeuille de licences minières.

Cours mondiaux en berne 

Au Gabon, le groupe a toujours conservé des positions dans le nord-est du pays, même après l’arrêt de la production, en 1999, de la Comuf sur ses cinq gisements (Mounana, Boyindzi, Oklo, Okélobondo et Mikouloungou). Après le lancement du « plan turbo », Areva établit en 2008 une nouvelle filiale – Areva Gabon – à Franceville, chargée d’explorer de nouvelles possibilités minières dans la région. Si la « tête chercheuse » gabonaise d’Areva a bien identifié des indices de 15 000 tonnes d’uranium, il n’est, selon son dirigeant, Michel Capobianco, toujours pas question de redémarrer les mines dans ce pays du fait de cours mondiaux toujours en berne.

Malgré son potentiel autrement plus attrayant, le même sort a été réservé au mégagisement d’Imouraren, au Niger, qui devait être l’avenir d’Areva dans le pays, prenant progressivement le relais de la Somaïr et de la Cominak. En dépit des déclarations tonitruantes d’Anne Lauvergeon sur son avenir radieux, avec un démarrage initialement prévu en 2015, il a également été remisé au placard en mai 2014 par son successeur, Luc Oursel, en attendant des jours meilleurs sur le marché de l’uranium.

Des pérégrinations d’Areva sur le continent de 2005 à 2011 sous la direction d’« Atomic Anne », il ne reste donc que les mines nigériennes, qui étaient déjà en exploitation à cette époque. Toutes les nouvelles opérations lancées à cette période ont été soit suspendues, soit abandonnées.

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