CAF : Issa Hayatou, plus dure est la chute

Issa Hayatou, président de la Confédération africaine de football, lors du discours de Sepp Blatter, ancien président de la FIFA, au Caire, le 20 octobre 2002. © MOHAMMAD AL SEHETY/AP/SIPA

Il ne l’avait pas vue venir. Après trois décennies de règne marqué par de nombreux abus de pouvoir, le président de la Confédération africaine de football a été mis sur la touche par un Petit Poucet, le Malgache Ahmad Ahmad.

Révolution de palais et fin de règne sans gloire pour Issa Hayatou, 70 ans, candidat à une huitième réélection à la tête de la Confédération africaine de football (CAF). Le 16 mars, le Camerounais a été défait lors d’un scrutin dont il n’avait pas vu venir l’issue fatale. Réunissant seulement 20 votes en sa faveur contre 34 pour un illustre inconnu, le Malgache Ahmad Ahmad, l’empereur du football africain, qu’on croyait inamovible, en est ressorti humilié.

Le résultat a sidéré le continent, résigné depuis trois décennies à le voir rempiler éternellement lors d’élections sans enjeu. La chute du patron emblématique de la CAF a également surpris la planète foot, au sein de laquelle l’Afrique tient une place à part. En effet, avec ses 55 associations membres sur 209, le continent possède la confédération la plus importante de la Fifa.

Il ne s’est pas rendu compte que ses soutiens traditionnels voteraient contre lui

Hayatou aurait dû se méfier de cette élection tenue en terre éthiopienne, dans l’auditorium Nelson-Mandela du complexe de l’Union africaine, à Addis-Abeba, la ville d’un autre empereur déchu, Hailé Sélassié. Il aurait dû se méfier, voire ne pas se présenter du tout, tant les signes annonciateurs de l’échec étaient patents. Mais le vétéran n’a pas vu fleurir les cactus – ou aura fermé les yeux. « Il ne s’est pas rendu compte que ses soutiens traditionnels voteraient contre lui et n’a donc rien fait pour changer la donne », constate l’illustre gardien de but des Lions indomptables Joseph-Antoine Bell.

Contre-attaque

Le scénario de son départ s’est écrit en plusieurs actes. Le premier se déroule en Afrique australe, lors d’une fête d’anniversaire aux allures de complot. À l’invitation du Zimbabwéen Philip Chiyangwa, président du Conseil des associations de football en Afrique australe (Cosafa), les treize autres présidents des fédérations membres avaient prévu de se retrouver le 24 février à Harare.

Soupçonnant une réunion informelle de soutien au Malgache, qui a osé annoncer en janvier 2017 son intention de briguer la succession du président sortant, l’entourage d’Issa Hayatou contre-attaque. Une lettre comminatoire du secrétaire général de la CAF, Hicham El Amrani, est envoyée au Zimbabwéen, lui enjoignant d’annuler la fête à laquelle était notamment convié Gianni Infantino, le président de la Fifa, auprès de laquelle les confédérations continentales sont affiliées.

Pas question, lui répond le concerné : « La Cosafa n’est pas obligée de demander l’approbation préalable de la CAF avant de tenir de telles séances amicales et d’avoir des interactions avec d’autres associations non membres de sa zone. » Un ultimatum qui renforce la détermination de ce bloc, réunissant treize pays, à voter pour Ahmad.

Ras-le-bol

Le deuxième signe précurseur de la catastrophe tient à l’activisme discret manifesté par Gianni Infantino, avec lequel Hayatou entretient des relations tendues. Élu à la suite de la démission, entachée d’un scandale de corruption, du Suisse Joseph « Sepp » Blatter, l’Italien entend redorer le blason du football mondial.

Dans cette vision d’une Fifa en quête de rédemption, Hayatou fait tache : trop longtemps au gouvernail, plombé par un déficit d’image chronique déteignant sur la confédération, trop autoritaire dans sa gestion de l’instance, trop d’affaires où son nom apparaît… L’influent patron de la Fifa s’est donc employé à déraciner le baobab. Mais il n’est pas sûr que cela ait suffi à le faire tomber.

La proximité de Hayatou avec des régimes autoritaires fut l’un des ressorts de son impopularité

« C’est surtout un sentiment de ras-le-bol, tant au sein de la CAF elle-même qu’au sein des fédérations nationales, qui a conduit à ce sursaut », estime un ancien footballeur. Le président n’a jamais été à l’écoute de ses membres, et son pouvoir était quasi absolu. « Je ne peux pas imaginer que des présidents de fédération aient pu librement voter, en leur âme et conscience, pour la suspension de la sélection togolaise, qui avait interrompu sa participation à la CAN 2010 contre l’avis de la CAF après l’attaque meurtrière qu’elle avait subie le 8 janvier en Angola, poursuit notre source. Soit les membres du comité exécutif ont failli à leur devoir, soit ils n’ont pas eu voix au chapitre. Je penche pour la seconde hypothèse », conclut-elle.

Modification des statuts

L’empereur déchu est surtout victime de ses propres turpitudes, notamment le tripatouillage des statuts de la confédération, qui a rendu possible l’exploit d’Ahmad Ahmad. En effet, pour garantir la pérennité du système, l’Algérien Mohamed Raouraoua, proche de Hayatou, avait fait introduire en 2012 un amendement taillé sur mesure pour barrer la voie à la candidature de l’Ivoirien Jacques Anouma : « Tout candidat aux élections à la présidence de la CAF, outre les compétences nécessaires, devra être ou avoir été membre de son comité exécutif. »

Une disposition qui dissuadera d’ailleurs toute ambition chez les grandes puissances continentales que sont le Nigeria ou l’Afrique du Sud, non représentées au comité exécutif. Assoupi, car convaincu d’avoir tout verrouillé, Issa Hayatou n’a pas remarqué le « petit » Malgache récemment infiltré dans le saint des saints, tant il est difficile de situer Madagascar sur la carte du foot africain, le pays ne s’étant jamais qualifié pour une phase finale de la CAN.

Arrangements en coulisses

Ancien athlète et professeur d’éducation physique, Issa Hayatou avait accédé à la présidence de la CAF en 1988, à une époque où il n’y avait pas beaucoup d’élections démocratiques en Afrique. Aujourd’hui, la situation a évolué sans que le « prince de Garoua » (le fief familial, dans le nord du Cameroun) se sente obligé de s’adapter. Au cours de ses trois décennies de règne, seul deux candidats ont tenté, en vain, de le renverser. Il n’a donc pas été habitué à la confrontation. Et lors de cette ultime élection, il n’a pas eu recours aux armes habituelles de la compétition électorale. Il avait un bilan à défendre, mais il s’est abstenu de le faire.

La rumeur annonce Hayatou au gouvernement camerounais. Mais cela est peu probable

On ne l’a pas vu aux côtés de ses électeurs. Il n’a jamais fait campagne, préférant au débat d’idées les petits arrangements en coulisses ou faisant jouer son entregent auprès des chefs d’État. La volte-face du Nigeria à la veille du scrutin en est l’illustration : le gouvernement a ordonné par décret au président de la Fédération nigériane (NFF) de soutenir la candidature du Camerounais alors que son président, Amaju Pinnick, avait déjà publiquement apporté son soutien à Ahmad.

Épargné par la limitation à trois mandats

Cette proximité de Hayatou avec des régimes autoritaires tenant l’alternance en horreur fut l’un des ressorts de son impopularité. Ces dernières années, les méthodes de la CAF étaient plus que jamais décriées, même lorsqu’une réforme avait l’apparence d’une bonne idée. En septembre 2016, la refonte des statuts s’est ainsi traduite par la limitation du nombre de mandats à la tête de l’instance, qui a été ramené à trois. Mais sans effet rétroactif ! Autrement dit, du sur-mesure pour le président, épargné in extremis.

Cette remise à zéro des compteurs lui ouvrait la voie pour prolonger le match en dépit d’une apparente fatigue physique. « Il ne s’agit pas de disqualifier les personnes pour des raisons d’âge ou d’usure. Nous voulons simplement des dirigeants élus démocratiquement et performants », argumente un bon connaisseur des arcanes de la CAF.

Ambitions politiques ?

L’éviction d’Issa Hayatou a donc valeur de symbole. Sur les réseaux sociaux, quelques-uns lui savent gré d’avoir fait de la CAF une organisation performante, en dépit de ses défauts. Même si, dans leur majorité, les internautes étrillent le partant. « Je suis triste parce qu’il a cru, à l’instar de nos dirigeants politiques et institutionnels, qu’il devait mourir… au pouvoir ! » regrette une internaute.

Après quelque trente années d’exil en Égypte, où est installé le siège de la CAF, Issa Hayatou s’apprête à rentrer au Cameroun. La rumeur l’annonce au gouvernement. Mais cela est peu probable, sachant que son frère, Alim Hayatou, y occupe le fauteuil de secrétaire d’État à la Santé. Peu de chances, par ailleurs, de le retrouver au Sénat, où a été nommée sa belle-sœur, Pierrette, l’épouse de l’ex-Premier ministre Sadou Hayatou. Reste la CAN 2019, organisée par son pays, à la réussite de laquelle il tient particulièrement.


Les succès d’un chef contesté

  • Obtention de 5 places pour les sélections africaines en Coupe du monde
  • Organisation en Afrique du Sud, en 2010, d’une phase finale de la Coupe du monde de football
  • Passage de 1 à 4 sièges africains au sein du comité exécutif de la Fifa
  • Passage de 8 à 16 équipes en phase finale de la CAN
  • Création d’une CAN féminine, d’une CAN des moins de 17 ans et d’une CAN des moins de 20 ans
  • Adoption de la réforme de la Coupe d’Afrique des clubs champions (devenue la Ligue des champions) et revalorisation des droits de retransmission télévisés

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