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Côte d’Ivoire : mariage impossible entre le RDR et le PDCI ?

Par et - à Abidjan

Lors de la campagne présidentielle de 2015, Henri Konan Bédié, patron du PDCI, avait apporté son soutien à ADO, candidat de l’alliance RHDP. © Sylvain Cherkaoui/JA

Amorcé en 2005, le projet de fusion entre le RDR et le PDCI patine. Rassemblés lors des législatives, les deux alliés ont finalement renoncé à s’unir au sein d’un groupe parlementaire. Et la perspective de la présidentielle de 2020 ne fait que raviver leurs ambitions respectives…

C’est une date emblématique, qui aura influencé durablement la vie politique ivoirienne. Ce 30 avril 1994, la salle du Palais des congrès de l’hôtel Ivoire, à Abidjan, est chauffée à blanc alors que le Parti démocratique de Côte d’Ivoire-Rassemblement démocratique africain (PDCI-RDA) tient ses assises pour élire son nouveau président.

La fracture du PDCI

L’ancien parti unique fondé par Félix Houphouët-Boigny traverse une période de turbulences. Quelques mois plus tôt, après la mort d’Houphouët, Henri Konan Bédié (HKB), son dauphin constitutionnel, lui a succédé, parvenant à écarter son rival, le Premier ministre Alassane Dramane Ouattara (ADO). Mais, depuis quatre ans, un courant interne appelle à « une véritable régénération du parti ». « Toute autre voie ne pourra que [le] condamner à très court terme », expliquent ceux qu’on appelle les Rénovateurs et qui entendent faire de la réunion du 30 avril une tribune.

Une telle alliance pourrait contribuer à réconcilier le pays. Qu’on arrête de se regarder en chiens de faïence

Présent dans l’enceinte, Djéni Kobina, membre du comité central et porte-parole des Rénovateurs, demande la parole. Mais Bédié voit les choses autrement. Pour maintenir à distance ses rivaux – ADO, mais aussi Philippe Yacé, le président du Conseil économique et social –, il souhaite cumuler les fonctions de président du parti et de chef de l’État. De fait, il est le seul candidat à briguer la présidence du PDCI. L’intervention de Djéni Kobina est refusée… et Henri Konan Bédié est élu.

Ce jour-là, la cassure est donc actée. Un peu plus d’un mois plus tard, Kobina informera le chef de l’État de sa décision de quitter le PDCI. Le Rassemblement des républicains (RDR) verra le jour le 27 septembre 1994. S’y rallieront les partisans d’Alassane Ouattara, qui en prendra lui-même les rênes en 1999.

Éternels rivaux

Alors que se profile l’anniversaire de ce congrès historique, RDR et PDCI font toujours deux. L’alliance qu’ils forment depuis 2005 au sein du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP) aurait pourtant dû accoucher d’un parti unifié – une perspective esquissée dès mai 2010. Le mariage était prévu pour septembre 2016, puis pour le premier trimestre de cette année. Aujourd’hui, toujours rien.

Maurice Kakou Guikahue a pris la tête du groupe parlementaire du PDCI. © ISSOUF SANOGO/AFP

Pis, alors que les deux partis se sont présentés sous la même bannière aux législatives de décembre 2016, ils ont finalement renoncé à créer un groupe parlementaire unitaire. Une décision qui a suscité une certaine incompréhension dans leurs états-majors respectifs. « Nous avons fait campagne à la présidentielle, puis lors des législatives, sous la bannière du RHDP, et voilà qu’aujourd’hui on forme deux groupes distincts, s’étonne un député RDR favorable au rassemblement. Cela crée de la confusion au sein des partis et de la population. En outre, une telle alliance pourrait contribuer à réconcilier le pays, mais cette décision illisible provoque la désunion. Qu’on arrête de se regarder en chiens de faïence ! »

Le juste milieu 

Véritable serpent de mer, le projet d’un RHDP unitaire n’est pas définitivement enterré. Mais il a du plomb dans l’aile. Début février, Amadou Soumahoro, le secrétaire général par intérim du RDR, a été reçu par Bédié en marge du séminaire des parlementaires, organisé à Yamoussoukro. Selon plusieurs sources au sein du parti, HKB lui aurait déclaré que le RHDP était une fédération de partis politiques indépendants, lesquels doivent continuer à cohabiter tout en conservant leur autonomie. Quant à les fusionner, il faudra attendre l’après-2020 avant d’y songer, a-t-il poursuivi. Selon lui, la situation actuelle ne le permet pas.

La décision de créer deux groupes parlementaires distincts et d’en confier la direction à Amadou Soumahoro et à Maurice Kakou Guikahué a été prise conjointement par Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié. Pour ce dernier, dès lors que l’unification n’avait pas été entérinée juridiquement, il n’était pas opportun de donner naissance à un groupe parlementaire RHDP.

« Pourquoi s’accommoder d’un processus qui manque de sincérité, dans lequel nos amis du RDR, forts de leur puissance financière, semblaient tout nous dicter ? » s’interroge un cacique du PDCI. En disposant d’un groupe parlementaire autonome, son parti peut prétendre à un financement public, la loi ivoirienne allouant à chaque formation représentée au Parlement une belle cagnotte, au prorata du nombre d’élus.

Un mariage arrangé ? 

De tels revirements découlent en grande partie des tiraillements observés lors des dernières législatives. Au RDR comme au PDCI, les conditions de désignation des candidats ont suscité de forts mécontentements, comme l’atteste une note des Renseignements généraux datée du 24 novembre. Les choix des candidats estampillés RHDP ont « mis à mal la cohésion de cette organisation politique », peut-on lire dans ce document.

« On est fiancés, tu me maltraites et tu veux qu’on se marie ? » ironise en privé un éminent dirigeant du PDCI. Un haut personnage de l’État, ponte du RDR, file, lui aussi, la métaphore conjugale : « Dans un mariage, il peut y avoir des hauts et des bas. Mais le couple se doit d’éviter le divorce et, surtout, de ne pas étaler ses divisions sur la place publique ! »

Les luttes d’influence au RDR pour contrôler l’état-major ont même atteint un niveau inquiétant

Pour Bédié, le report de l’unification du PDCI et du RDR est aussi un moyen de maintenir l’unité de son propre parti, sujet à des divisions internes. Pour une majorité de cadres, d’élus et de militants, le PDCI a avalé trop de couleuvres, et il est temps qu’il reprenne son destin en main. Pour ces frondeurs, dont beaucoup sont issus du Mouvement des élèves et étudiants de Côte d’Ivoire (MEECI) – creuset du militantisme au PDCI –, l’alliance actuelle entre les deux formations est un leurre dont le premier objectif est l’écrasement de leur propre parti au profit de celui d’ADO. Si unification il y a un jour, elle devra se faire dans le sens du retour du RDR au sein du PDCI… et non l’inverse.

L’idée d’un grand congrès s’estompe 

De fait, si le tandem existe toujours – le directoire du RHDP, présidé par Amadou Soumahoro, se réunit toutes les semaines –, chacun des partenaires tente d’affirmer son identité et de prendre l’ascendant sur l’autre. La direction du PDCI multiplie les réunions avec la base en vue de son congrès, prévu pour 2018. Quant au RDR, dirigé par une équipe intérimaire depuis 2011, il se restructure. Des sections sont régulièrement mises sur pied en province, avec en ligne de mire, là aussi, le prochain congrès. Mais, comme au PDCI, l’unité n’y est pas de mise.

Les luttes d’influence pour contrôler l’état-major ont même atteint un niveau inquiétant. De plus, les tensions, nées de leurs rivalités, entre Amadou Gon Coulibaly (AGC), le Premier ministre, Guillaume Soro, président de l’Assemblée nationale, et Hamed Bakayoko, ministre de l’Intérieur, sont toujours latentes.

Résultat : conscient qu’un grand congrès risquerait d’accentuer les divisions actuelles, ADO pourrait décider d’en retarder l’échéance – d’abord prévue en mars, puis en juin – et d’opter plutôt pour la tenue d’un colloque ou de petits congrès éclatés.« Au RDR, la lutte de succession est ouverte depuis que le président a annoncé qu’il ne se représenterait pas en 2020.

ADO est le seul aujourd’hui à pouvoir maintenir la cohésion de ses troupes. Sa position de président du parti lui permettra de continuer à influencer le jeu et à neutraliser les ambitions des uns et des autres », estime un analyste politique ivoirien. D’autant que rien ne l’empêche de conserver les rênes du RDR après son départ du Palais. C’est même le scénario le plus probable…

Ambition 2020

Déjà, l’élection présidentielle de 2020 est sur toutes les lèvres. Les tensions et ressentiments actuels permettront-ils l’émergence d’un candidat unique sous la bannière du RHDP ? « Ça devient difficile », estime un cadre dirigeant du RDR. Car, au sein du PDCI, les lignes bougent. « Le parti veut revenir au pouvoir. Les cadres estiment qu’ils en ont été injustement éjectés lors du coup d’État de 1999. Pour eux, il a toutes ses chances de l’emporter », commente un dirigeant influent.

Bédié fait mine d’être dépassé mais en réalité, il contrôle tout

Et lors de sa rencontre avec Soumahoro, Bédié a explicitement demandé que le RDR se prononce sur la question de l’alternance. Adepte de la realpolitik – il a l’habitude de dire que le président Ouattara et le RDR ont gagné les élections et qu’il convient d’en tirer les conséquences –, aurait-il jugé que les dynamiques au sein du PDCI lui imposent de s’adapter ?

Évidemment, le RDR ne voit pas les choses ainsi, a fortiori depuis le recul accusé par le PDCI aux législatives. Mais le parti présidentiel se retrouve pris de court car il avait jusque-là envisagé la question d’une candidature en 2020 dans le scénario d’un parti unifié. Lors d’une rencontre entre la direction du RDR et les membres du gouvernement, début mars, certains se sont émus que le PDCI fasse désormais de l’alternance son cheval de bataille.

AGC, « l’esclave d’Alassane Ouattara »

Pour l’heure, le chef de l’État n’a pas encore tranché ce contentieux. Mais les partisans du Premier ministre Amadou Gon Coulibaly pensent que le président l’a déjà adoubé. Selon le chef de l’État, il est le plus fidèle et le plus compétent ; il est d’ailleurs le seul à pouvoir s’entretenir avec lui sans rendez-vous. Gon s’est même présenté comme « l’esclave d’Alassane Ouattara », démontrant son extrême dévotion au président, qui le lui rend bien.

Si AGC refuse d’officialiser ses ambitions, il semble toutefois qu’en coulisses il mette tout en œuvre pour se préparer à cette échéance. Le 4 mars, lors du grand meeting organisé à Korhogo en l’honneur du président, il était le principal invité. De tels événements devraient se répéter afin de le présenter aux populations. Son principal défi est de faire l’unanimité autour de sa personne, et notamment auprès des autres prétendants au poste.

À Korhogo, AGC a donc pris soin de rendre hommage à Soro et à Bakayoko. Puis il a invité ce dernier à se « rapprocher de Guillaume Soro pour que la paix règne dans [son] pays ». « Il faut qu’ils se rassemblent car au PDCI ça bouge, conclut un très proche d’ADO. Bédié fait mine d’être dépassé mais en réalité, il contrôle tout. »


LES NOUVEAUX DÉFIS DU PDCI

La direction du PDCI se réunira lors d’un séminaire les 8 et 9 avril. Organisé à la maison du parti, à Cocody, l’événement sera l’occasion de faire remonter les critiques et observations recueillies depuis plusieurs mois auprès des différentes sections.

Il permettra également d’en savoir plus sur les intentions de la direction et du président Henri Konan Bédié concernant l’avenir du RHDP et le positionnement du PDCI en vue de la présidentielle de 2020. Les débats se concluront par une conférence prononcée par l’analyste politique Franck Hermann Ekra sur le thème « Le PDCI-RDA face à de nouveaux défis. »

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