Musique : Hisham Mayet, infatigable explorateur de sons

Aujourd’hui officiellement installé à Portland, le globe-trotteur ne reste jamais longtemps dans la ville américaine. © Leah Nash

Infatigable voyageur, ce producteur d’origine libyenne a contribué à faire connaître la musique touarègue. Il est devenu incontournable pour les amateurs de raretés.

C’était un soir de 2006, à Essaouira. Hisham Mayet, yeux délavés, enregistreur et caméra à portée de main, entend pour la première fois le blues rock de la légende sahraouie Doueh à la radio marocaine. Aussitôt, il décide de longer la côte Atlantique, d’échoppes de cassettes en magasins de disques, pour mettre la main sur le groupe… et ce jusqu’à Dakhla, à près de 1 000 km de son point de départ.

Dans cette ville du Sahara, il rencontre Selmou Baamir, leader et guitariste du groupe. Et, très vite, un album de Doueh sort sur son label, Sublime Frequencies. Cette année, le producteur prévoit même de sortir un film sur les stars du désert. Il faut dire qu’entre-temps leur popularité n’a cessé d’augmenter.

Mélomanes exigeants satisfaits

Mayet, 48 ans au compteur et environ deux fois plus d’albums produits à son actif, est natif de Tripoli, en Libye. À 10 ans, il atterrit aux États-Unis avec sa famille, qui a migré pour raisons économiques. Il lance en 2003 son label à Seattle, après des études en histoire de l’art (vite abandonnées) en compagnie d’Alan Bishop, ancien bassiste d’un groupe expérimental.

De trouvailles en découvertes, Sublime Frequencies gagne rapidement le respect des mélomanes exigeants et donne un coup de fouet à la carrière de dizaines d’artistes. Comme celle du chanteur syrien Omar Souleyman, dont les tubes de dabké électronique, comme Warni Warni ou Bahdeni Nami, enregistrent aujourd’hui des millions de vues sur YouTube.

Après le 11 septembre 2001, il fallait établir un dialogue réel entre, d’un côté le Moyen-Orient et le Maghreb et, de l’autre, les États-Unis

Sublime Frequencies « est la suite logique d’un grand nombre de voyages », explique Mayet, qui précise que le label n’aurait sans doute pas été créé s’il n’y avait pas eu le 11 septembre 2001. « Après cela, il fallait établir un dialogue réel entre, d’un côté, le Moyen-Orient et le Maghreb et, de l’autre, les États-Unis. » Derrière le projet, on devine également une quête intime, spirituelle.

« En Afrique du Nord et en Afrique de l’Ouest, je suis à la recherche d’une vérité extatique », avance le baroudeur, sans s’étendre. À son actif, on note la réalisation de deux petits films documentaires sur la transe : Musical Brotherhoods from the Trans-Saharan Highway, avec des soufis gnaouis de Marrakech, et Vodoun Gods on the Slave Coast, sur le vaudou béninois. « C’est vrai, je vis à la recherche d’expériences fantastiques », concède le quadragénaire.

Collecteur  

Pour vivre ces expériences, Mayet a une technique bien à lui, « suivre ses oreilles ». Le producteur accepte de se laisser surprendre. Il voyage, observe, reste à l’écoute de tout et de tous. Pour preuve, l’un des artistes qu’il a signés, le Burkinabè Baba Commandant, dont il a sorti l’album en 2015, était initialement son « fixeur » (accompagnateur et interprète). Mayet n’a pas seulement les petites lunettes cerclées de l’ethnographe, mais aussi une méthode approchante.

Les bruits d’ambiance sont une extension de la musique

Les albums produits par Sublime Frequencies ont en effet des allures de pièces à archiver, souvent agrémentées de bruits éclectiques : rumeur de foule sur le marché, sons de ventes à la criée, taxis, voix d’enfants ou débats à la radio. « Pourquoi pas ? s’exclame Mayet. Les bruits d’ambiance sont des produits de l’environnement dans lequel on enregistre. Ils sont une extension de la musique. »

L’Américano-Libyen est un « collecteur ». Il a d’ailleurs participé aux débuts de la vague diggers – du nom de ces mélomanes qui parcourent le monde et les bacs à vinyles, à la recherche de sons oubliés – et édité des albums de musique rétro. Son intérieur est envahi par des objets traditionnels en tout genre : pots à huile, chandeliers, céramiques, illustrations…

L’élan de la musique touarègue

« Je suis devenu une sorte d’archiviste », tranche-t-il. Friand d’authenticité, il n’infléchit pas les choix des artistes qu’il produit, ne cherche pas à tout peaufiner, contrôler, calibrer. Certains albums sont même des captations quasi sauvages. Il avait par exemple enregistré en 2006 le premier album du rockeur touareg nigérien Bombino lors d’un mariage, au beau milieu du désert, dans la région d’Agadez, les amplis des guitares branchés sur des générateurs électriques à essence.

Quelques années plus tard, Bombino en est à son cinquième album et participe à des festivals de premier plan, en Afrique de l’Ouest, en Europe et au Maghreb. En Occident, la mode de la musique touarègue doit aussi beaucoup à Hisham Mayet. Dès 2004, pour la production de son premier album, il avait ainsi signé le groupe nigérien Inerane.

Tournage avec des musiciens libyens « qui avaient prêté allégeance à Kadhafi et qui ont depuis fui vers le Niger ou le Mali », enregistrement d’artistes du Niger et du Nord-Mali… Mayet ne s’arrête jamais. Son modus operandi et ses envies font qu’il ne cherche pas à fidéliser les artistes qu’il a lancés. Il passe sans amertume à autre chose. Et d’ailleurs le producteur doit filer. D’ici à quelques jours, il sera déconnecté, loin, sur la piste d’un artiste inconnu, oublié, que ses concurrents s’arracheront dans quelques années.

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