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François Fillon et le syndrome d’hubris

par

Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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François Fillon en mars 2017 à Orléans, en France. © Christophe Ena/AP/SIPA

« Surtout ne vous méconnaissez pas vous-même en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres […]. Car tous les emportements, toute la violence, et toute la vanité des grands vient de ce qu’ils ne connaissent point ce qu’ils sont. »

Les Trois Discours sur la condition des grands, de Blaise Pascal, près de trois siècles et demi après leur publication, sont toujours aussi pertinents. Le pouvoir exerce une fascination évidente, sur ceux qui le subissent comme sur ceux qui le détiennent.

Narcissisme, orgueil démesuré, quête éperdue de gloire, obsession de l’image et de l’apparence, confiance aveugle en son propre jugement et surdité vis-à-vis des critiques émises ou des conseils prodigués : on appelle cela le syndrome d’hubris, cette tare dont les hommes de l’Antiquité avaient pleinement conscience et contre laquelle ils essayaient de se prémunir coûte que coûte.

À Rome, par exemple, lors des festivités organisées en l’honneur de généraux qui s’étaient illustrés sur le champ de bataille, un esclave était placé sur le char de parade du chef militaire et lui susurrait à l’oreille, le plus régulièrement possible, memento mori : « Rappelle-toi que tu vas mourir. » Peut-être devrait-on réhabiliter ces us…

« Monsieur Propre » recouvert de fange

Naturellement, tout le monde pense à nos dirigeants africains et aux tours d’ivoire dans lesquelles ils se seraient enfermés avec leurs affidés.

Mais que dire alors de la prochaine présidentielle française, ovni culturel aux allures de jeu de massacre, où le candidat d’un grand parti traditionnel, François Fillon, pris dans les mailles de la justice pour des pratiques à tout le moins moralement douteuses (user et abuser du système des assistants parlementaires pour allouer près de 1 million d’euros à sa femme et à ses enfants), s’obstine à maintenir sa candidature ? Joue le peuple contre les juges, la presse, l’intérêt général du pays – qu’il serait bien entendu le seul à pouvoir défendre – et la probité la plus élémentaire ? Ment et se dédit de manière éhontée (il avait promis expressément, en cas de mise en examen, de se retirer et, plus généralement, n’a jamais manqué une occasion de railler les démêlés judiciaires de Nicolas Sarkozy ou d’Alain Juppé, ses concurrents à droite) ? Dénonce un vaste complot fomenté par ses adversaires de gauche – ce qui n’est pas exclu, mais cela ne change pas grand-chose au fond de l’affaire – au lieu de faire son mea culpa ?

Pense-t-il sérieusement qu’il n’y a personne dans son propre camp capable de défendre son programme à sa place ?

Se croit-il à ce point au-dessus de la mêlée, pour se sentir en droit d’exiger de ses concitoyens de la sueur et des larmes pour redresser la France quand lui, l’ex-« Monsieur Propre » désormais recouvert de fange, incarne aujourd’hui ce qu’une grande partie des Français ne supportent plus ?

Des scandales à répétition – de nos jours plus facilement révélés, il est vrai – de corruption, de prévarication, de détournements de fonds publics ou de népotisme aux comportements féodaux dans lesquels se vautrent ministres, maires, sénateurs ou députés, comme si leurs postes étaient des baronnies, comme si l’argent de l’État était le leur. Enfin, pense-t-il sérieusement qu’il n’y a personne dans son propre camp capable de défendre son programme à sa place et d’éviter le naufrage annoncé ?

 Une classe dirigeante en déliquescence

Cette affaire est révélatrice de la déliquescence de la classe dirigeante française. Les temps changent, le monde avec, et la politique de papa a vécu. Bien sûr, ce genre d’affaire n’est pas l’apanage de la France. La plupart des démocraties occidentales souffrent des mêmes comportements.

Avec cependant une différence de taille : ailleurs, ce n’est jamais sans conséquences majeures pour les personnes concernées. Ailleurs, elles n’auraient pu continuer à battre tranquillement campagne comme si de rien n’était. Ailleurs, leurs partis les auraient contraintes à la démission ou au retrait. A fortiori quand elles sont candidates à la plus haute fonction du pays.

Les héros grecs qui, frappés du syndrome d’hubris, prétendaient se hisser au rang des dieux n’échappaient jamais au châtiment de Némésis.