Sénégal : comment l’affaire Khalifa Sall galvanise l’opposition à l’approche des législatives

Le maire de Dakar Khalifa Sall à l'Hôtel de Ville le 22 octobre 2014. © Sylvain CHERKAOUI/JA

Poursuivi pour détournement de deniers publics, le maire de Dakar, Khalifa Sall, a été écroué à la prison de Rebeuss. Mais l’édile dénonce une cabale politique et reçoit le soutien de nombreux ténors de l’opposition.

«Jusqu’à aujourd’hui, je retenais les gens. Désormais, je libère tout le monde. C’est un combat politique. Nous allons donc nous battre politiquement, parce qu’il n’y a que cela qui vaille. » Lundi 6 mars, en début de soirée, sur le perron du bâtiment colonial qui abrite l’Hôtel de Ville de Dakar, c’est en chef de guerre que Khalifa Sall s’adresse pour la dernière fois à ses partisans. Parlant du camp présidentiel, il avertit : « Il faut qu’ils comprennent que tous les coups donnés seront rendus. »

 On a fait beaucoup d’amalgames. […] Certains ont voulu déplacer le problème, mais il n’y a rien de politique

Convoqué le même jour à 15 heures par le doyen des juges d’instruction, le maire a obtenu, via ses avocats, un sursis de vingt-quatre heures afin que ces derniers puissent prendre connaissance du dossier. Mis en cause à la suite de la transmission à la justice d’un rapport accusateur de l’Inspection générale d’État (IGE) portant sur la gestion de plusieurs municipalités, dont la sienne, le frondeur socialiste, considéré comme un possible challenger de Macky Sall à la présidentielle de 2019, devine le scénario qui se profile.

2.7 millions d’euros détournés

Trois jours plus tôt, lors d’une conférence de presse, Serigne Bassirou Guèye, le procureur de Dakar, a en effet dévoilé la teneur des accusations portées contre le premier magistrat de la capitale. Selon lui, entre 2011 et 2015, Khalifa Sall et son équipe ont détourné des caisses de la mairie, sur la base de factures de complaisance, des sommes s’élevant au total à 1,8 milliard de F CFA (2,7 millions d’euros). « On a traité la justice et le procureur de tous les noms d’oiseaux, on a fait beaucoup d’amalgames. […] Certains ont voulu déplacer le problème, mais il n’y a rien de politique », martèle le chef du parquet.

« Après cette conférence de presse, nous savions que leur objectif était de le placer en détention », confie une proche collaboratrice de Khalifa Sall. Le 7 mars, avant de se rendre à la convocation du juge, le maire de Dakar livre donc à ses collaborateurs ses dernières recommandations. « Il a demandé à ce que la mairie continue de fonctionner comme si de rien n’était, avec l’appui de son cabinet, au cas où il ne ressortirait pas libre », confie l’un d’eux.

Des consignes prémonitoires. Dans la soirée, après une longue attente due à l’audition préalable de sept collaborateurs liés à la gestion de la « caisse » litigieuse, Khalifa Sall, assisté d’une dizaine d’avocats, est inculpé et placé sous mandat de dépôt, conformément aux réquisitions du parquet. Il est aussitôt écroué à la prison de Rebeuss, toute proche.

Deux opinions tranchées

En apprenant la nouvelle, Dakar est sous le choc. Renouant avec la ferveur discursive qui avait accompagné l’affaire Karim Wade, entre 2013 et 2015, la classe politique, les médias et la population se divisent en deux camps antagonistes. « Reddition des comptes », entonnent les uns. « Règlement de comptes », s’insurgent les autres, dénonçant une instrumentalisation de la justice.

Les adeptes de chaque clan vont jusqu’à s’interpeller dans la presse à coups de locutions latines. Dura lex, sed lex, font valoir les premiers (« La loi est dure, mais c’est la loi »). Summum jus, summa injuria, rappellent les seconds (« L’application excessive du droit conduit à l’injustice »).

Factures artificielles

Le cœur de l’affaire Khalifa Sall est une controverse portant sur la « caisse d’avance » de la mairie de Dakar – d’un budget de 30 millions de F CFA par mois –, qui voit s’opposer partisans du président Macky Sall et soutiens de l’édile dakarois, devenu la bête noire du camp au pouvoir. Derrière ce terme abscons, un dispositif banal dans les collectivités locales : une caisse (ou régie) d’avance leur sert à payer en liquide diverses dépenses de fonctionnement, généralement urgentes, en contournant les lourdeurs administratives.

Deux conditions sont toutefois requises dans le cadre de ce procédé dérogatoire : le montant mensuel et l’affectation des dépenses engagées doivent être conformes aux critères prévus par les textes qui la réglementent. Et ces dépenses doivent être justifiées a posteriori. Or, selon le procureur Serigne Bassirou Guèye, de 2011 à 2015, période sur laquelle portait l’audit de l’IGE, les collaborateurs de Khalifa Sall ont produit, en guise de justificatifs, des factures artificielles.

Des fournitures de riz et de mil

D’après le parquet, un Groupement d’intérêt économique (GIE) – une structure à mi-chemin entre l’association et la petite entreprise – transmettait deux fois par mois à la mairie des factures d’un montant de 15 millions de F CFA censées correspondre à la fourniture de riz et de mil. « Toutes ont été produites à la demande du DAF [directeur des affaires financières de la mairie] pour couvrir les montants de 30 millions qu’on prenait par mois et qu’on remettait directement au maire », assure le procureur.

Une version confirmée durant l’enquête préliminaire par le responsable du GIE en question, qui, toujours selon Serigne Bassirou Guèye, affirme n’avoir « rien fourni du tout ». Quant au magasinier de la mairie, « de 2011 à nos jours, il n’a pas reçu un grain de riz, il n’a pas vu un grain de mil ».

Manœuvre illégale ?

Au vu de ces déclarations, recueillies avant même l’ouverture d’une information judiciaire, l’affaire semble entendue : 2,7 millions d’euros en liquide ont été remis à Khalifa Sall au cours de ces quatre années, sans aucun justificatif comptable crédible en retour. De quoi alimenter l’accusation principale retenue contre lui : détournement de deniers publics.

Les sommes logées dans la caisse d’avance […] sont en réalité des fonds politiques

Mais depuis le premier jour le maire et ses avocats font valoir que cet habillage comptable, certes peu orthodoxe, n’avait rien de frauduleux. « Cette caisse existe depuis 1920, avant même l’indépendance. Nous n’avons absolument rien à nous reprocher, d’autant que toutes les autorités étatiques connaissent bien son existence et son mode de fonctionnement », expliquait Khalifa Sall à JA quelques jours avant son incarcération.

Un fonds politique pour les démunis ?

Dans sa déclaration devant le doyen des juges d’instruction, le 7 mars, le maire de Dakar a bien tenté d’exposer la différence entre une véritable régie d’avance et cette cassette municipale aux allures de caisse noire. « Les sommes logées dans la caisse d’avance […] sont en réalité des fonds politiques », a-t-il assuré. Autrement dit, des sommes affectées à de multiples usages, de l’aide (multiforme) aux populations nécessiteuses au financement de cérémonies, en passant par des travaux d’urgence.

Il est certain que nous gagnerons la ville de Dakar si nous nous allions avec Khalifa Sall

La nuance entre régie d’avance et fonds politiques est de taille. Car la gestion de ces derniers – calquée sur celle des fonds politiques dévolus à la présidence de la République – s’accommode d’une certaine opacité. « Quand on finance les soins d’un Dakarois désargenté qui doit subir une opération chirurgicale vitale, on ne lui fait pas signer une décharge », relève un proche de Khalifa Sall.

Selon un avocat du maire emprisonné, l’enjeu de la procédure consistera donc à démontrer au juge d’instruction que les factures problématiques n’ont jamais eu pour objet de détourner les sommes au profit de son client, mais uniquement d’habiller d’un point de vue comptable, par commodité administrative, l’usage d’une caisse noire connue de tous depuis toujours, dont le budget est voté chaque année par le conseil municipal.

Une opposition renforcée

Au-delà d’une issue judiciaire encore incertaine, la guerre est désormais déclarée entre le camp de Khalifa Sall et celui du président de la République. « Macky Sall a ouvert l’ère des règlements de comptes politique dans ce pays, mais lui et son entourage en seront les premières victimes », menace Barthélémy Dias, député, maire de Mermoz-Sacré-Cœur, et lieutenant dévoué de Khalifa Sall. Pour les différents partis de l’opposition, l’affaire fait office de catalyseur.

Khalifa Sall est un maire engagé, un exemple pour beaucoup de ses collègues

La perspective d’une union sacrée en vue des législatives du 30 juillet n’est plus à exclure, si l’on en juge par les tractations qui se déroulent en coulisses. Outre des contacts avec les Wade père et fils – qui se seraient manifestés par téléphone auprès du maire au cours des deux dernières semaines, d’après son entourage –, les frondeurs socialistes proches de Khalifa Sall assurent avoir commencé à négocier avec d’autres ténors de l’opposition comme Idrissa Seck (Rewmi), Malick Gakou (Le Grand parti) ou Abdoul Mbaye (Alliance pour la citoyenneté et le travail).

Khalifa Sall, unificateur pour les législatives

Si cette coalition se concrétisait, la joute électorale s’annoncerait serrée à Dakar et dans sa banlieue, où près d’une vingtaine de sièges de députés sont en jeu. « Il est certain que nous gagnerons la ville de Dakar si nous nous allions avec Khalifa Sall », explique Babacar Gaye, le porte-parole du Parti démocratique sénégalais (PDS).

« Khalifa Sall est la locomotive de ce projet de liste unique de l’opposition. C’est pour cela qu’il est aujourd’hui ciblé sur le plan judiciaire », affirme Barthélémy Dias. Le camp présidentiel, lui, affiche sa sérénité. « Nous avons remporté haut la main le référendum de mars 2016, nous ne sommes pas dans la crainte d’une telle adversité », minimise Seydou Guèye, le porte-parole du gouvernement, qui renvoie les sceptiques à l’indépendance de la justice.

Soutiens internationaux

Pour autant, la bonne réputation dont bénéficie Khalifa Sall dans l’opinion et auprès de ses partenaires internationaux a déjà suscité des réactions de solidarité bien au-delà du Sénégal. Sans parler du jumelage de Dakar avec près d’une vingtaine de métropoles (dont Bamako, Brazzaville, Oran, Casablanca ou Washington), le maire de la capitale est le secrétaire général de l’Association internationale des maires francophones et le président de Cités et gouvernements locaux unis d’Afrique.

Au lendemain de son incarcération, un communiqué conjoint de ces organisations revendiquait que Khalifa Sall « puisse exercer tous ses droits et assumer pleinement, sans entrave, ses fonctions ». « Khalifa Sall est un maire engagé, un exemple pour beaucoup de ses collègues. Nous appelons les autorités sénégalaises à respecter les principes internationalement reconnus de l’État de droit », écrivaient de leur côté, le 8 mars, les représentants du Conseil des communes et régions d’Europe.

Le Parti socialiste écartelé

Au Sénégal, d’importantes confréries religieuses dont Khalifa Sall est proche, comme les Tidjanes et les Layènes, ont elles aussi exprimé leur soutien au maire incarcéré.

Au sein même du Parti socialiste, où les prises de position divergentes de l’édile dakarois lui ont valu nombre d’inimitiés, l’entourage du secrétaire général, Ousmane Tanor Dieng, se retrouve écartelé entre son allégeance à la coalition au pouvoir et la nécessaire empathie envers un camarade placé en détention avant d’avoir eu le temps de dire « ouf ». « Nous sommes surpris, peinés et tristes, témoigne Abdoulaye Vilane, le porte-parole du parti. Khalifa Sall est un dissident, mais pas un ennemi. »