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Cameroun : il était une fois, le rap kamer

Le rappeur Krotal, ici en répétition dans le studio Mapan Records, à Yaoundé, à la fin des années 1990. © Jean-Pierre Kepseu

Il y a plus de trente ans, le hip-hop faisait ses premiers pas au Cameroun. Timide puis éclatant, il a porté de nombreux artistes au rang de stars, avant qu’ils ne retombent plus ou moins dans l’oubli.

Alors que Jovi sort son troisième album, que Franko a fait danser la planète et que Stanley Enow s’autoproclame roi du hip-hop, qui connaît les racines de leur succès ? Pourtant, l’édifice du rap « made in Cameroun » ne se serait sans doute jamais élevé si haut sans de solides fondations, bien ancrées dans le Yaoundé et le Douala des années 1980 et 1990.

Influences d’Afrique

À l’époque, le makossa et le bikutsi sont encore tout-puissants… et pourtant des précurseurs se lancent déjà dans l’aventure, en laissant d’abord parler leur corps. Un groupe de jeunes fans de danse forment les Yaoundé City Breakers, sur le modèle des pionniers du Bronx, mais surtout des Dakar City Breakers, Bamako City Breakers, Abidjan City Breakers…

Ces nouveaux venus vont avoir l’occasion de se mesurer, dès 1984, à des adversaires de choix au cinéma Abbia. Le Français Sidney, concepteur de la première émission de télévision hip-hop au monde, et ses danseurs sont en effet de passage à Yaoundé. Une battle s’organise, sous les yeux des gamins de la capitale, dont un certain Paul Edouard Etoundi Onambélé, neuf ans, futur Krotal.

Un événement fondateur car, petit à petit, le hip-hop prend une partie de Yaoundé aux tripes, sous l’impulsion, notamment, de jeunes voyageurs qui en importent les concepts de France ou du Sénégal.

Zoulou Party

En 1989, les premières Zoulou Party voient le jour, avec des têtes d’affiche comme DJ El Amine, d’origine sénégalaise, ou Prophète Joby. À cette époque, ces jeunes ambitieux s’imaginent « princes de la ville ». Et cela fonctionne : les Zoulou Party trouvent leur public. En 1990, ce sont même des groupes étrangers qui sont invités à participer au mouvement, comme les Ivoiriens de RAS et Junior and the Crazy B. Ces fêtes vont tout changer.

En deux ou trois ans, les quelques « tontons du bled » font un nombre impressionnant d’émules. Lorsque Paul Edouard Etoundi Onambélé revient de France, où il a étudié jusqu’en 1993, le jeune homme de 18 ans trouve le visage du Cameroun changé. Alors qu’il forme son groupe Anonym Crew, plusieurs ont déjà le vent en poupe, comme État d’urgence ou, à Douala, OAN (Originaires d’Afrique noire) et Big B-Zy, qui s’inspirent de Public Enemy, Run DMC et NWA.

Rap américain et rap français

Des milliers d’adolescents ont déjà découvert le hip-hop des Américains de la côte Est, héritiers de Grandmaster Flash et de Kool Herk, ou des Frenchies de Marseille (sans même parler de Paris) qui reprennent les sons d’Afrika Bambaataa sur la station provençale Radio Star et qui formeront notamment le mythique IAM.

À Douala, le rap américain domine, tandis qu’à Yaoundé, ce sont les Français qui font la loi. Mais, partout, on cherche la violence des textes, celle de la rue, qu’elle soit de Paris, de Marseille, de New York ou de Yaoundé. On parle réalité des quartiers, quand le pouvoir politique paraît aveugle.

Bad boys

Seuls de rares événements organisés par René Ayina, futur directeur du Festi Bikutsi, ou des festivals comme Jazz sous les manguiers, à partir de 1993, osent programmer des concerts. Le rap, à l’inverse du makossa et du bikutsi, soutenus par le régime de Paul Biya, a mauvaise presse. Krotal, pourtant issu d’une famille aisée, n’échappe pas plus que les autres à l’étiquette.

Les concerts provoquent des batailles rangées entre bandes, chacune ayant son champion

Les rappeurs sont des voyous, qui ne vivent que par la révolte et le font savoir par leur langage et leur accoutrement. Jeans baggy, tee-shirts amples, nattes ou dreadlocks… Rien de convenable donc, dans l’esprit de l’appareil culturel camerounais, qui n’a aucune intention de laisser entendre au grand public cette musique de « bad boys », celle qui met des mots sur les maux de la jeunesse.

Musique sans moyens

En 1993, le rap camerounais est donc encore artisanal. Aucun studio spécialisé n’existe au pays et il est quasiment impossible d’utiliser ceux appartenant aux artistes des autres genres musicaux. « On nous considérait comme des sous-artistes dans ce genre d’endroits… Mais il fallait payer le même prix que les “vrais” pour utiliser le matos ! » se souvient Krotal.

Faute de studios, pour le rap camerounais, c’est l’ère des « faces B ». La K7 est alors reine avec, en face A, la chanson et, en face B, sa version instrumentale, sans les paroles. Et que fait-on quand on ne peut produire sa propre musique, faute de matériel ? On « pose » des paroles sur les faces B de groupes français, dont les K7 ont été rapportées par quelques bonnes âmes.

Mais rien n’arrête le mouvement. Malgré une qualité de son médiocre, des concerts s’improvisent dans les différents quartiers, et les rappeurs s’affrontent, parlant d’amour, de sexe et de chômage, sur les beats de Rohff et de 113, futurs membres de la Mafia K’1 Fry, de Suprême NTM, ou d’IAM. De colline en colline, c’est l’effervescence. Jusqu’à ce que, en 1996, les jeunes rappeurs finissent par trouver un endroit où poser leurs valises : l’African Logik, dans le quartier Bastos, grâce son propriétaire, Dooh Collins, salarié de la British American Tobacco.

Montée en puissance avec les Sunday Rap

Sous l’impulsion de promoteurs tels qu’Alex Siwie et le jeune Hans Mbong, futur responsable du Centre culturel camerounais, les Sunday Rap y voient le jour. Plusieurs milliers de jeunes s’y retrouvent chaque dimanche, dans une ambiance surchauffée. Un cap est franchi, avec des groupes comme Umar CVM, formé en 1993 notamment par l’ancien danseur de Garoua DJ Bilik et par Tom Sepha (futur RA-SYN), Negrissim’ (SadraK, de Douala, et les frères Sassene), et Anonym Crew.

Chacun veut sa place dans ces dimanches branchés, notamment les jeunes d’Ak Sang Grave, qui y entreront par effraction et forceront les organisateurs à les remarquer en improvisant un concert de l’autre côté de la rue.

Identité de quartiers

Yaoundé rassemblée donc, à l’African Logik. Mais Yaoundé divisée. Les concerts provoquent des batailles rangées entre bandes, chacune ayant son champion. Pour Nlongkak, c’est Ak Sang Grave qui va faire la loi, tandis que la Cité verte, Biemasi ou Manguier soutiennent leurs propres champions.

Même chose à Douala, entre New Bell et Deido. « On était fier de dire qu’on venait de tel ou de tel quartier », explique le rappeur One Love. Krotal, Protektor, Umar CVM, Negrissim’, Bantou Po Si et Bantou Clan (à ne pas confondre), Malekum Fu, Bashirou (fondé par le futur Valsero), Lady B à Yaoundé, ou Cour Suprême, OAN, Balafon Kunta et Big B-Zy à Douala… La scène est florissante.

Chaque semaine, ce sont plusieurs centaines, puis plusieurs milliers de personnes qui se déplacent pour voir leurs champions. Et, fort de ce succès populaire, alors que les regards portent vers l’an 2000 et que les K7 commencent à disparaître, le rap camerounais se professionnalise.

Rap africanisé

Le studio du label Mapan Records, le premier spécialisé dans le hip-hop et monté en 1997 par le cousin de Krotal, Louis Tsoungui, tourne à plein régime, et la qualité de la production s’en ressent. Le rap camerounais est prêt à prendre son envol. Il s’africanise, notamment sous l’impulsion de Negrissim’, qui intègre du balafon à ses musiques.

Le pidgin prend de plus en plus de place dans les textes et, si les influences américaine et française sont toujours fortes, chacun recherche désormais l’authenticité. « Les Français et les Américains ont toujours puisé leurs influences dans leurs racines africaines. C’était à notre tour de puiser dans leurs rythmes pour produire notre musique camerounaise », confie Izmo.

Rassemblements

En 1998, comme l’avait fait peu avant Umar CVM, Anonym Crew fait la première partie au Cameroun des Sénégalais de Positive Black Soul puis passe à Dakar dans la foulée. La même année, Negrissim’ participe aux Rencontres musicales de Yaoundé. Le groupe Umar CVM débarque quant à lui à Marseille, en France, pour le festival des Docks du Sud et rencontre DJ Rebel, qui travaille avec IAM, la Fonky Family ou encore Le 3e Œil.

En 1999, les Nuits du rap sont lancées avec le centre culturel français à Yaoundé, puis vient le temps des « ça me dit rap », en 2000, alors que Negrissim’ cartonne avec son premier album Appelle ta grand-mère. En bref, le rap « kamer » est sur les rails. Et n’en sortira plus.


YAOUNDÉ LA VIOLENTE

«Dans les années 1990, à Yaoundé, si tu n’étais pas un gars solide, ce n’était pas possible de te promener seul dans la rue le soir », se souvient Krotal. Le milieu du rap est alors particulièrement brutal.

« Je me souviens de bagarres qui se finissaient à coups de bouteilles, pour savoir quel quartier, quel artiste étaient les plus forts », raconte Izmo. Une rivalité dépasse même toutes les autres : celle qui voit s’affronter les deux premiers studios hip-hop du pays, Mapan Records, ancien Magic Studio, créé par Louis Tsoungui et porté par son cousin Krotal, et Zomloa Recordz, soutenu par Francis Joël Atangana, alias DJ Bilik.

Dispute autour du Sunday rap

Tous deux s’attribuent notamment la paternité du concept des Sunday Rap, et les désaccords se multiplient également autour des jeunes d’Ak Sang Grave. Résultat : des embrouilles, des insultes, et quelques côtes cassées ! Certains, à l’époque, surnomment même Krotal Joe Dalton : impossible de le chambrer sans qu’il s’énerve aussitôt. Et, vu le gabarit du personnage, mieux valait ne pas être dans son champ de vision…

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