Fermer

Littérature : Saber Mansouri rend hommage à « Une femme sans écriture »

Une femme devant sa maison à Tunis en Tunisie en mars 2011. © Lefteris Pitarakis/AP/SIPA

Avec son nouveau roman, « Une femme sans écriture », le Tunisien Saber Mansouri conte le destin d’héroïnes du quotidien, en Algérie et en Tunisie, depuis 1827.

En 2013, Saber Mansouri publiait Je suis né huit fois. Son héros, Massyre, était sur la route de l’exil, de la Tunisie vers la France pour y enseigner. Jeu de miroir avec la vie de l’historien – né à Nefsa en 1971, installé à Paris en 1995 – et fresque caustique sur la société tunisienne des années 1980-1990, ce premier roman dialogue avec le deuxième, Une femme sans écriture.

On y retrouve Massyre et sa Montagne Blanche, qu’il a quittée. L’auteur, exilé en France, sollicite sa mère, Mabrouka, pour raconter son histoire. « En voulant écrire la biographie de sa mère, Massyre se plante complètement, nous dit Saber Mansouri, parce qu’il ne la connaît pas vraiment. Malgré cela, elle lui offre le livre, son histoire à elle et celle des siennes. Elle fait naître son fils deux fois. »

Cette saga familiale sur quatre générations commence avec Sihème, esclave qui a fabriqué le chasse-mouches avec lequel le dey d’Alger, Hussein Pacha, a giflé le consul de France, Pierre Deval. Les conséquences sont à double tranchant. D’une part, elle devient Lala Sihème, « femme libre et jeune épouse maîtrisant complètement son être et son destin », ouvrant la voie à une lignée marquée par la dignité. D’autre part, l’incident à l’origine de l’invasion de l’Algérie par la France prélude au destin familial : la fuite.

L’héritage des femmes

Le roman est porté par l’aura de Sihème, de Gamra, de Zina et de Mabrouka. Un hommage aux femmes que revendique Saber Mansouri : « Les femmes silencieuses, celles qui traversent la vie dans une économie de mots vertigineuse, me fascinent, je suis même possédé par elles. Pendant toute l’écriture du roman, j’étais guidé par une ambition : les peindre, les décrire, sans leur ôter leur part de mystère. Ce sont des femmes qui construisent, œuvrent, travaillent, peinent, créent non pas contre mais avec et/ou sans. »

Le passé, la mémoire, l’Histoire et la guerre des hommes. Ce sont les femmes qui font le travail de mémoire.

Chacune suit à sa manière le conseil de Zina à sa fille Mabrouka : « N’oublie surtout pas d’enseigner aux filles leur passé, n’oublie pas de leur rappeler d’où elles viennent. N’oublie pas de leur transmettre mon enseignement et mes arts. C’est aux filles de raconter l’essence des choses, c’est aux filles de dire la vérité, car elles sauront toujours la préserver. »

Ainsi, selon Mansouri : « Les femmes s’emparent d’un héritage beaucoup plus précieux qu’un compte en banque bien garni, un domaine foncier ou une grande maison : le passé, la mémoire, l’Histoire et la guerre des hommes. Ce sont elles qui font le travail de mémoire. »

4 femmes en 1827

La narration est rythmée par mille rebondissements. Dans cette fuite permanente dans une Algérie et une Tunisie transformées en pétaudières par l’invasion coloniale, la résistance, les trahisons et les vilenies, les personnages – et le lecteur – n’ont pas le temps de souffler qu’ils se retrouvent embarqués dans une nouvelle aventure.

En vérité, on peut saisir ces femmes, les posséder même par la poésie et le roman.

Un récit échevelé où Mansouri fait valoir sa double qualité de romancier et d’historien : « Chateaubriand colle à l’historien une mission impossible à porter : venger les peuples. Mais quels peuples ? Les vainqueurs ou les vaincus ? Pour ma part, je n’ai jamais croisé un historien qui se soit chargé de cette vengeance.

Maintenant, imaginez un grand historien français qui lancerait cet immense projet : « Histoire des femmes qui mangent leur verbe ». En vérité, on peut saisir ces femmes, les posséder même par la poésie et le roman. Mais j’admets que ma connaissance du territoire, de la carte, de la géographie et de l’histoire de l’Algérie et de la Tunisie est un atout quand on suit quatre femmes depuis avril 1827. »

Romancier, historien, Mansouri est surtout écrivain. Car par le fil qu’il tisse entre ses deux premiers romans et le style qu’il impose, il nous transporte dans un univers qui, au-delà d’une compilation bibliographique, nous donne le sentiment d’assister à la naissance d’une œuvre.

Déjà 150 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici