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Tunisie : on achève bien les crocodiles

© Damien Glez

Au volant, dans les transports, dans les espaces publics, dans la rue, l’incivilité et le laxisme sont presque devenus la règle. Et, si la révolution les a favorisés, le ver était déjà dans le fruit sous Ben Ali.

Le zoo du Belvédère de Tunis a été le théâtre, le 28 février, d’un fait divers invraisemblable et sordide. L’un de ses pensionnaires, un vieux crocodile, a été tué à coups de pierres, lynché par des visiteurs manifestement désœuvrés. Reprise et commentée dans les médias du monde entier, l’affaire a été ressentie comme une humiliation nationale.

« C’est la preuve éclatante que les Tunisiens ne respectent plus rien et ne se respectent plus », pouvait-on lire sur les réseaux sociaux. Le délabrement du Belvédère et l’attitude d’une frange du public défraient la chronique depuis des années. Le parc est devenu l’un des symboles de la démission de l’État et de l’incivisme grandissant des citoyens.

Un zoo à l’abandon

Construit entre 1897 et 1910, ce superbe écrin végétal de 110 hectares, le seul de la capitale, est aujourd’hui en piteux état. Jonché de détritus abandonnés par les promeneurs et les vendeurs à la sauvette, transformé, par endroits, en décharge, il semble à l’abandon. Dessiné par des architectes paysagistes de Cologne, son zoo, inauguré dans les années 1960, a été, pour des générations, le lieu des sorties dominicales par excellence, dans une ville qui manquait alors cruellement d’attractions modernes. On y allait en famille regarder les animaux, en dégustant une barbe à papa achetée au pied de l’une des deux portes monumentales en fer forgé blanc, à l’ombre de ficus gigantesques.

 Vous n’imaginez pas ce que certains visiteurs font endurer aux animaux.

Aujourd’hui, les malheureux pensionnaires de l’établissement « géré » par la municipalité de Tunis font peine à voir : lions taciturnes et faméliques, ours galeux à la fourrure trouée, primates terrorisés, gazelles écornées. À plusieurs reprises, des citoyens se sont émus de cette situation honteuse, ont alerté les responsables, lancé des pétitions et publié des photos chocs sur Facebook, en vain.

Du rodéo sur le dos d’un rhinocéros

La saleté et la négligence ne sont, si l’on peut dire, que la partie émergée de l’iceberg. « Vous n’imaginez pas ce que certains visiteurs font endurer aux animaux », se désolait le vétérinaire du parc, Amor Ennaifer, cité par l’AFP. En effet. Les singes sont excités à coups de bâton, les lions et les hippopotames se font régulièrement caillasser, et une vidéo, diffusée le jour de la lapidation du crocodile, montrait un groupe d’une dizaine d’adolescents hilares faisant du rodéo sur le dos d’un rhinocéros, à l’intérieur de l’enclos.

L’an dernier à la même époque, la destruction d’un eucalyptus centenaire par le propriétaire indélicat d’un salon de thé sur l’avenue principale de Carthage, à 500 mètres à vol d’oiseau du palais présidentiel, avait provoqué un tumulte mémorable. La polémique avait amené Youssef Chahed, alors ministre des Affaires locales, à limoger le délégué et à dissoudre le conseil municipal de la ville côtière. Cette fois, c’est au tour de Riadh Mouakher, son successeur, de réagir. Il s’est rendu au Belvédère après le meurtre du crocodile et a décidé une fermeture temporaire du zoo.

Le patrimoine négligé

Mais le problème comportemental tunisien, pudiquement désigné sous le terme d’« incivilités », dépasse, et de beaucoup, le seul cadre du rapport avec la nature. Toutes les institutions et tous les établissements accueillant du public y sont confrontés : les administrations, les services publics, les stades de football, l’hôpital, où les rapports entre le personnel soignant, les patients et leurs familles ont atteint un degré de crispation pathologique.

Abandonnés à eux-mêmes, sans projet collectif, les Tunisiens sont restés orphelins de Bourguiba.

Le laisser-aller s’exprime dans tous les domaines de la vie quotidienne : au volant, dans les transports, dans les espaces publics, dans les rues, envahies par les déchets ou squattées par des étals de marchands à la sauvette. Le paysage urbain se dégrade à vue d’œil, les villes et les villages, défigurés par les constructions anarchiques, sont livrés à la laideur.

Le riche patrimoine architectural est négligé et des pans entiers de la mémoire tunisienne tombent en lambeaux. On ne compte plus les maisons coloniales italianisantes ou les demeures de style néomauresque rasées et remplacées par d’immondes blocs en béton. À Hammam Lif, c’est le palais du bey, en ruines, à moitié effondré, qui sert de dépotoir. Des kilomètres de littoral, dans la région de Ghar el-Melh, l’ex-Porto Farina, à une quarantaine de kilomètres au nord de Tunis, ont été définitivement saccagés.

Le fort du Lazaret, superbe vestige militaire de l’époque ottomane, est désormais en partie squatté par des familles chassées par l’exode rural. Et que dire des propriétaires de maisons des beaux quartiers de Tunis, qui s’estiment en droit de s’affranchir des règles d’urbanisme, lesquelles leur imposent de ne pas construire plus d’un étage en hauteur, « parce que tout est permis depuis la révolution et qu’il serait bête de ne pas en profiter » ?

Des héros amers et désenchantés 

Le résultat, les psychiatres peuvent en témoigner, c’est toute une nation au bord de la crise de nerfs, des rapports humains exaspérés, le vivre-ensemble qui se délite, une inflation de litiges insolubles et le sentiment anxiogène que le pays se déglingue, irrémédiablement. Faut-il incriminer la révolution de janvier 2011, qui a abattu la dictature et sapé les fondements d’une autorité étatique reposant sur la peur et la contrainte ?

Puisque nous vivons dans une jungle, soumettons-nous à sa loi : moi d’abord !

L’idée, agitée par les nostalgiques de l’ancien régime, revient en permanence. La révolution a bon dos. Elle a certes servi de catalyseur en faisant sauter le couvercle. Mais le ver était déjà dans le fruit depuis des années. Même si elle était moins visible, la régression morale avait commencé sous Ben Ali à travers la prédation (au sommet), le développement d’un individualisme forcené (dans le reste de la société) et le triomphe généralisé du mauvais goût. Et la crise des instances éducatives – l’école et la famille –, incapables d’encadrer et de transmettre des valeurs, ne date pas d’hier.

« Puisque nous vivons dans une jungle, soumettons-nous à sa loi : moi d’abord ! » Voilà à quoi se résume désormais la morale de nombre de Tunisiens, qui se vantent d’être plus retors et plus rusés que leur voisin. La révolution, rupture en lettres majuscules, aurait pu être l’occasion d’un renouveau. Elle a libéré les énergies et provoqué un formidable bouillonnement d’initiatives citoyennes. Mais ses héros sont maintenant amers et désenchantés : combien d’élans altruistes ont été broyés, annihilés par les incivilités et le laisser-aller collectif ?

Les orphelins de Bourguiba

Allons au fond des choses. Le pays souffre d’un déficit de leadership. Abandonnés à eux-mêmes, sans projet collectif, sans modèle auquel se référer, les Tunisiens sont restés orphelins de Bourguiba (celui des quinze premières années de l’indépendance, pas le despote vieillissant). Car ce leader était aussi un éducateur et un pédagogue. Il voulait faire œuvre de civilisation, c’était son obsession.

À chaque discours, chaque intervention publique, il vilipendait les comportements primaires de ses congénères et les exhortait à se sublimer dans l’effort. Il exigeait de l’administration qu’elle donnât l’exemple et relayait son message jusque dans les contrées les plus reculées. Son paternalisme autoritaire n’est plus de mode. Mais qui peut nier que Bourguiba avait réussi à mettre en mouvement une société longtemps restée figée et à impulser une dynamique de développement par le travail ?

D’autres nations, sous d’autres latitudes, ont connu ce diptyque « président éducateur/État fort ». Singapour constitue sans doute le meilleur exemple. Sous le magistère de Lee Kuan Yew, cette misérable cité-État du détroit de Malacca s’est transformée en tigre industriel et a effectué des progrès prodigieux.

Le pays se classe aujourd’hui au troisième rang mondial en ce qui concerne la richesse par habitant, devancé seulement par l’émirat gazier du Qatar et le Luxembourg, alors que la Tunisie se traîne aux alentours de la centième place. Bourguiba avait presque réussi. Il lui aura manqué quelques années de lucidité. Et des successeurs dignes de ce nom pour reprendre le flambeau. On mesure maintenant toute l’étendue des dégâts.

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