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Dialogue en RD Congo : la médiation des évêques prise entre deux feux

Monseigneur Marcel Utembi, médiateur dans le dialogue politique en République Démocratique du Congo, à Kinshasa, le 21 décembre 2016. © John Bompengo/AP/SIPA

Depuis trois mois, les évêques congolais arbitrent le dialogue politique laborieux entre le pouvoir et l’opposition. Au risque de ternir leur image…

Peut-on être médiateur dans le marigot politique congolais sans y perdre son âme ? Depuis décembre 2016, cette question agite la conscience des évêques catholiques. Ils sont en effet les arbitres d’un dialogue de sourds entre le pouvoir de Kinshasa et l’opposition, sur fond de crise constitutionnelle.

Le 20 décembre, le dernier mandat de Joseph Kabila a en effet expiré sans qu’un successeur ait été élu. La mission dévolue à la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco), emmenée par Mgr Marcel Utembi, est délicate : le médiateur de l’Union africaine, Edem Kodjo, qui avait précédé les évêques dans cette tâche, n’avait pas réussi à convaincre l’opposition de négocier. Ses deux poids lourds d’alors, Étienne Tshisekedi et Moïse Katumbi (réunis au sein du Rassemblement de l’opposition), l’avaient récusé, le jugeant trop proche du pouvoir.

L’espoir de la Saint-Sylvestre

Mais en décembre, l’épiscopat faisait renaître l’espoir d’une transition apaisée. Forts de leur prestige dans la société congolaise (catholique à plus de 40 %) et aidés de la pression internationale, les évêques congolais ont ramené tout le monde autour de la table et fini par obtenir l’« accord de la Saint-Sylvestre ». Selon ce compromis signé le 31 décembre, le président Kabila peut rester au pouvoir, mais il doit nommer un Premier ministre issu de l’opposition.

Or cette mécanique s’est rapidement grippée quant à ses modalités d’application. Après la disparition d’Étienne Tshisekedi, le 1er février à Bruxelles, le Rassemblement de l’opposition est parvenu, bon an mal an, à rester soudé. Le 2 mars, il désignait un duo à sa tête : l’expérimenté Pierre Lumbi (proche de Katumbi) du Mouvement social pour le renouveau, et son candidat pour le poste de Premier ministre, Félix Tshisekedi (le fils d’Étienne) de l’Union pour la démocratie et le progrès social. Or Joseph Kabila exige de faire son choix sur la base d’une liste d’au moins trois noms.

La lettre muette de Tshisekedi

Jusqu’à présent, les évêques se refusent à trancher ce litige, à l’origine du blocage. Le risque est en effet grand pour eux d’être accusés de partialité, comme l’a montré l’épisode vaudevillesque de la lettre d’Étienne Tshisekedi. Avant son décès, ce dernier avait en effet transmis aux évêques une lettre adressée au chef de l’État contenant le nom de celui qu’il entendait nommer à la primature. Au lendemain de sa mort, l’opposition s’y est accrochée comme à une relique.

Les évêques doivent démontrer aux Congolais qu’ils restent indépendants, sous peine de perdre leur popularité

Lorsque le président a enfin reçu les prélats, le 20 février, l’opposition était en droit d’espérer que la sainte missive contraigne Kabila à céder. Or, trois jours plus tard, le président de l’Assemblée nationale, Aubin Minaku – un proche du président – affirmait que ladite lettre n’avait pas été remise à son destinataire. « Les évêques se sont laissé intimider ! » s’indignait alors un stratège du Rassemblement.

Impartialité à la loupe

Sous pression, les évêques ont dû organiser aussitôt une conférence de presse afin de s’expliquer. Entre les lignes, ils ont laissé entendre qu’en réalité le chef de l’État avait refusé de recevoir la missive. Trois jours plus tard, comme pour prouver son indépendance, la Cenco lançait une lourde accusation contre le pouvoir : celui-ci entretiendrait volontairement des « foyers de tension » dans le pays afin de retarder l’élection prévue en fin d’année.

Le 27 janvier dernier, l’ambassadeur de la RD Congo à l’ONU a effectivement fait valoir que la – modeste – reprise de la rébellion du Mouvement du 23-Mars (M23) dans l’est du pays risquait de « perturber le processus électoral ». De là à imaginer que le pouvoir l’a lui-même suscitée, il n’y a qu’un pas que les diplomates occidentaux à Kinshasa se gardent de franchir. « Les évêques sont devenus une troisième partie aux discussions, analyse l’un d’eux. Ils doivent démontrer aux Congolais qu’ils restent indépendants, sous peine de perdre leur popularité. »

Fin février, des églises ont été pillées à Lubumbashi (fief de Katumbi) et dans la commune kinoise de Limete (celui des Tshisekedi). L’opposition accuse le régime d’avoir organisé ces exactions pour la discréditer. Le clergé, lui, s’est refusé à en désigner les responsables, restant au milieu du village, entre deux feux.  Pierre Boisselet

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