Condamnation à mort de Chouaïb Oultache : retour sur une affaire d’État

Ali Tounsi (au premier plan) et Chouaïb Oultache, lors d’une sortie de classe de policiers, à Alger, en février 2010. © RYAD KRAMDI/MAXPPP

La sentence est tombée tel un couperet. Jugé pour le meurtre, en 2010, d’Ali Tounsi, chef de la Sûreté nationale, le colonel Chouaïb Oultache a été condamné le 27 février à la peine capitale.

Assis comme une virgule, veste sombre sur chemise bleue, cheveux grisonnants et moustache à la cosaque, Chouaïb Oultache est si étroitement encadré par des policiers de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) que sa silhouette émerge à peine du box des accusés.

Ce lundi 27 février, quand les deux membres du jury ainsi que les trois magistrats du tribunal criminel d’Alger se retirent, à 17 h 30, pour délibérer, lui sait que son sort est déjà scellé. Et s’il pouvait encore subsister un infime espoir pour sauver sa tête au terme de deux jours de procès, le réquisitoire implacable du procureur général l’a définitivement balayé, enterré. À 20 h 30, après trois heures d’attente, le verdict tombe, comme une lame de guillotine.

Assassinat prémédité

Chouaïb Oultache, 72 ans, ex-directeur de l’unité aérienne de la police nationale, est condamné à la peine capitale pour l’assassinat avec préméditation d’Ali Tounsi, 72 ans, chef de la Sûreté nationale depuis 1995, tué jeudi 25 février 2010. Le prévenu est également condamné pour tentative d’assassinat contre deux cadres de la police ainsi que pour port d’arme illégal. Aussitôt la sentence prononcée, le vieux colonel à la moustache relevée comme des guidons est reconduit à la prison d’El-Harrach, dans la banlieue d’Alger.

Certes, Oultache ne risque pas de passer devant un peloton car l’Algérie a suspendu l’exécution de condamnés à mort depuis août 1993, date à laquelle sept auteurs de l’attentat terroriste contre l’aéroport d’Alger de 1992 ont été exécutés par balle. Mais ses chances de sortir vivant de sa cellule confineraient au miracle.

Deux hommes très proches

Il fut un temps où les liens d’amitié entre Ali Tounsi et Chouaïb Oultache étaient si étroits qu’on pouvait difficilement y glisser une feuille de tabac. Oultache n’avait-il pas sauvé la vie à son ami en automne 2007 en découvrant in extremis la présence d’une voiture piégée devant la villa de Tounsi sur les hauteurs d’Alger ? Ancien maquisard qui a fait un long passage dans la sécurité militaire (SM) avant de prendre la direction de la police nationale en 1995, Tounsi passe pour être l’un des maillons forts de la lutte contre le terrorisme.

Quand il prend conscience de son geste, il retourne son arme contre lui pour se donner la mort. Mais elle s’enraye

Grand sportif au caractère bien trempé, il était autant craint que respecté par les civils et les militaires. Ancien pilote de chasse, le colonel Oultache rejoint le staff de Tounsi en 1999. Nommé en 2007 à la tête d’une commission technique chargée d’évaluer les besoins de la police en équipements modernes, Oultache accomplit un travail appréciable dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, la criminalité et le banditisme (détection d’explosifs, armes à feu, voitures volées, télésurveillance, unité aérienne, etc.).

Onde de choc à la suite du décès de Tounsi

Mais, en février 2010, des informations sur une corruption présumée dans laquelle serait impliqué l’entourage d’Oultache sont parvenues aux oreilles de Tounsi. L’explication entre les deux hommes aura lieu ce jeudi 25 février 2010. Ce matin-là, Oultache débarque au siège de la direction générale de la police avec son pistolet. Pourquoi une arme ? Sa sécurité est en danger depuis la diffusion en 2009 d’un reportage sur la police algérienne sur une chaîne française.

Sur le bureau d’Ali Tounsi, une revue de presse du jour est étalée. On y trouve notamment un article du quotidien arabophone Ennahar évoquant cette affaire trouble dans laquelle seraient impliqués Oultache et l’un de ses proches. Très vite, la discussion entre les deux vieux amis tourne au vinaigre. Les insultes et les accusations pour trahison et collaboration avec la France coloniale fusent. Ali Tounsi brandit un coupe-papier. « Je vais t’embrocher », aurait-il dit à son camarade. Ce dernier dégaine, tire une première balle qui se loge dans le plafond. Puis trois autres, qui atteignent Tounsi au bras et au thorax.

Gravement touché par des policiers venus à la rescousse, il est évacué à l’hôpital, inconscient. Ali Tounsi, lui, décède avant 11 h 30. Sa mort provoque une onde de choc dans le pays, accentuée par le fait que le crime, commis contre un ponte du système, s’est joué dans l’un des lieux les plus sécurisés du pays. On parlera d’ailleurs d’un « syndrome Tounsi ». Depuis, les édifices publics sont équipés de portiques et de scanners.

Oultache, seul coupable ? 

Au cœur de ce procès tant attendu, ces fameuses balles qui ont abrégé la vie d’Ali Tounsi. Oultache avoue avoir tiré, mais jure ne pas être l’auteur des coups de feu mortels. « Je ne l’ai pas tué, plaide-t-il à la barre. Ce sont eux qui l’ont fait. Je l’ai seulement blessé au bras droit parce qu’il me menaçait. » Il y aurait donc un ou deux autres tireurs qui auraient terminé le boulot ? D’autres douilles que celles de l’arme du tueur présumé ?

Les irrégularités du dossier laissent clairement penser que Oultache n’est pas le véritable auteur du crime

Oultache met en cause l’ancien ministre de l’Intérieur Yazid Zerhouni et l’ex-procureur qui officiait à l’époque comme juge d’instruction. Sans preuve. Malheureusement pour lui, aucun des deux n’a été appelé à témoigner. Des tireurs tapis dans l’ombre ? Des sornettes, pour le médecin légiste, dont le témoignage jette un froid parmi l’assistance. La victime, explique-t-il avec force détails, a reçu deux balles dans la tête dont une a fait exploser la boîte crânienne. Les deux projectiles provenaient du pistolet d’Oultache. Il n’en faut pas plus au procureur pour requérir la peine maximale. Le jury l’a suivi.

Assassinat commandité

Entre jeudi 25 février 2010 et lundi 27 février 2017, jour où l’affaire a connu son épilogue, sept années se sont écoulées. C’est dire combien le temps de la justice peut être lent et long en Algérie. On attendait que ce procès fasse toute la lumière sur ce crime, l’opinion en garde un goût d’inachevé. Ces deux journées d’auditions, d’interrogatoires, de plaidoiries et de réquisitoire n’ont pas pu dissiper le sentiment que toutes les vérités n’ont pas été dites aussi bien sur les circonstances du drame que sur les mobiles et que sur les personnes à qui profiterait ce crime.

C’est d’ailleurs l’avis de l’avocate de la partie civile, Fatima-Zohra Chenaïf, et des deux avocats du condamné, Tayeb Belarif et Amine Sidhoum. La première juge que la mort de Tounsi est un « assassinat politique » au même titre que celui du président Mohamed Boudiaf, abattu le 29 juin 1992 d’une rafale par un membre de sa garde rapprochée.

Si l’avocate estime que la justice a été rendue et qu’aucun doute ne subsiste sur la culpabilité d’Oultache, elle considère en revanche que le ou les commanditaires du meurtre demeurent derrière le rideau. Pour les avocats du prévenu, les nombreuses irrégularités relevées dans le dossier et les déclarations d’Oultache laissent clairement penser que ce dernier n’est pas le véritable auteur du crime. La mort d’Ali Tounsi, un assassinat politique ? En tout cas, un crime peu ordinaire.


OULTACHE, DÉJÀ CONDAMNÉ POUR CORRUPTION

Chouaïb Oultache a déjà fait l’objet d’une première condamnation dans le cadre d’une affaire de corruption qui remonte à 2007.

Le 9 novembre 2011, le tribunal correctionnel de Sidi M’hamed, à Alger, l’avait condamné à sept ans de prison ferme pour son implication dans ce dossier de malversation au profit de la société Algeria Business Multimedia (ABM). Selon la justice, qui le poursuivait pour « passation de marchés publics en violation de la législation, dilapidation de deniers publics et trafic d’influence », Oultache avait usé de sa position au sein de la commission d’évaluation technique de la police nationale, où il siégeait, pour qu’elle choisisse la société ABM, dont son gendre était actionnaire et gérant. Cette commission évaluait les besoins de la Sûreté nationale en équipements modernes.

Sociétés étrangères 

Lors de son procès, qui avait débuté en octobre 2011, l’ex-colonel avait nié les accusations portées contre lui. « Ali Tounsi avait approuvé ce marché sur la base d’avis d’experts algériens et étrangers spécialisés en informatique », avait-il plaidé avant de livrer ses explications sur ce marché estimé à 28 millions d’euros.

« Le président Bouteflika était séduit par la présentation du projet de modernisation des moyens de communication, de transmissions et d’information de la police et a approuvé son contenu, avait-il expliqué. Seul le ministre de l’Intérieur de l’époque [Yazid Zerhouni, écarté de ce département en mai 2010] est entré dans une colère noire quand il a appris l’existence de ce projet de modernisation. Il voulait l’attribuer à des sociétés étrangères alors que nous avons des compétences. Zerhouni m’a téléphoné pour me dire : “De quoi tu te mêles ?” »

Qu’il ait dit vrai ou non, la lumière ne sera sans doute jamais faite sur le rôle de l’ex-ministre de l’Intérieur, qui s’est muré dans le silence depuis son départ des affaires.