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États-Unis : l’antidote au « péril Trump » viendra-t-il du Mexique ?

Manifestations anti-Trump devant l’ambassade des États-Unis à Mexico, le 20 janvier 2017. © Carlos Tischler/Shutter/SIPA

Taxes sur les importations, expulsions massives de sans-papiers, érection d’un mur à la frontière… Donald Trump s’attaque à son voisin. Au risque de se tirer une balle dans le pied ?

«Ce que fait M. Trump est un véritable acte de terrorisme », dénonce le dernier éditorial de Desde la Fe, l’hebdomadaire de l’archidiocèse de Mexico. Si les évêques mexicains sonnent ainsi le tocsin, c’est que l’heure est grave. Fidèle à sa réputation d’éléphant adorant s’ébrouer dans des magasins de porcelaine, le président américain menace ni plus ni moins d’écraser son voisin. Il l’accuse tout bonnement de « tuer » les emplois américains, en noyant les États-Unis sous le flot de ses exportations massives et de ses immigrants illégaux.

Premier missile visant Mexico : l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), qui, depuis 1994, permet des échanges exemptés de droits de douane entre les États-Unis, le Canada et le Mexique. « Déloyal », tonne Donald Trump, qui y voit une « catastrophe » : les constructeurs automobiles américains ont profité de la faiblesse des salaires mexicains (80 pesos, soit 3,80 euros, par jour) pour délocaliser leurs chaînes de montage au sud du Rio Grande, au détriment du Michigan.

Trump rappelle les constructeurs automobiles 

De même, Trump juge « insupportable » le déficit annuel de la balance commerciale des États-Unis vis‑à-vis du Mexique (60 milliards de dollars), pourtant six fois inférieur à celui de Washington vis‑à-vis de Pékin. Il somme donc les constructeurs automobiles de revenir. Ford, General Motors ou Toyota ont fait un geste. Ce dirigisme sera-t‑il efficace ? Pas si sûr : en 1964, l’administration Kennedy, qui s’était engagée sur ce terrain, avait échoué à créer des emplois car les industriels avaient substitué des robots à la main-d’œuvre immigrée.

Les grandes entreprises américaines qui ont réalisé d’énormes bénéfices au Mexique ne resteront pas les bras croisés.

En revanche, le rapatriement total des activités automobiles aux États-Unis serait catastrophique pour le Mexique, devenu le septième producteur au monde, avec 18 usines d’assemblage qui ont produit 3,5 millions de véhicules en 2016 (+ 2 % en un an). Qu’importe : America first !

Taxer et expulser 

Et voilà Trump qui lance un deuxième missile, en annonçant l’expulsion des immigrés clandestins (dont 5 ou 6 millions de Mexicains), qu’il qualifie de « délinquants », voire de « violeurs », et la construction d’un mur de 3 145 km le long de la frontière. Or, depuis 2010, les Mexicains sont plus nombreux à regagner leur pays d’origine, en plein essor économique, qu’à s’expatrier.

Pour financer son fameux mur, dont le coût estimé oscille entre 10 et 25 milliards de dollars, Trump a d’abord songé à instaurer un droit de douane de 35% sur les importations mexicaines. S’apercevant que ce serait le consommateur américain qui paierait de facto l’addition, il a ensuite envisagé de taxer les remesas – l’argent que les expatriés envoient à leur famille restée au pays. Puis a laissé entendre qu’il utiliserait l’armée pour expulser les sans-papiers.

Le Mexique ne financera pas le mur

Grosse colère des Mexicains : Enrique Peña Nieto, leur président, a annulé la visite qu’il devait faire le 31 janvier à la Maison-Blanche. Affirmant que son pays ne paierait pas, il s’est dit toutefois disposé à ouvrir des négociations à propos de l’Alena. Le 22 février, John Kelly, le secrétaire américain à la Sécurité intérieure, et Rex Tillerson, son collègue du secrétariat d’État, sont venus amadouer leurs homologues, Miguel Ángel Osorio Chong et Luis Videgaray. Et ont démenti que la troupe serait utilisée pour expulser les immigrés indésirables.

Un Mexique déstabilisé et appauvri pourrait entrer en éruption, et des vagues de migrants risqueraient alors de déferler sur les États-Unis.

Reste que le Mexique n’a pas beaucoup d’atouts pour contrer son grand voisin. Se lancer dans une guerre commerciale ? Difficile, alors que 82% de ses exportations sont destinées aux États-Unis et que ceux-ci lui fournissent la moitié du gaz qu’il consomme. Les Américains seraient eux aussi perdants, notamment dans le domaine agricole.

Si l’Alena disparaît…

Si l’Alena venait à disparaître, l’État de l’Iowa, pilier électoral du candidat Trump, verrait doubler les droits de douane mexicains sur son sirop de fructose de maïs. Le Texas, qui exporte poulets et bovins, serait lui aussi très pénalisé. En outre, un Mexique déstabilisé et appauvri pourrait entrer en éruption, et des vagues de migrants risqueraient alors de déferler sur les États-Unis. Mais, pour l’heure, Trump s’en moque : America first !

Hélas, le Mexique n’a pas de plan B. « Pendant la récession de 2008-2009 due à la crise des subprimes, le président Felipe Calderón avait esquissé un traité de libre-échange avec le Brésil, alors dirigé par Lula, explique Gaspard Estrada, directeur exécutif de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (Opalc), à Paris. Le patronat mexicain a fait capoter le projet. Accro à l’Alena, il ne voulait pas sacrifier le confort que lui procure l’énorme marché américain. »

Quel antidote au « péril Trump » ?

La partie est-elle perdue ? « Tout dépendra de la combativité du gouvernement mexicain, répond Estrada. Il peut prendre des mesures de rétorsion. Par exemple, expulser les agents américains qui traquent les narcotrafiquants sur son sol. Ou laisser transiter sur son territoire les immigrants d’Amérique centrale et d’Amérique latine qui tentent de gagner les États-Unis. Ou cesser de collaborer en matière de lutte antiterroriste. »

Le Mexique pourrait par exemple cesser de collaborer en matière de lutte antiterroriste.

Le Mexique a-t‑il des alliés ? « Les grandes entreprises américaines qui ont réalisé d’énormes bénéfices en s’y installant ne resteront pas les bras croisés. Et puis Mexico devrait saisir cette occasion pour redéfinir sa stratégie mondiale et faire des choix entre les différents accords de libre-échange qu’il a signés et qui impliquent 46 pays », conclut le chercheur. L’antidote au « péril Trump » pourrait venir du Sud.

Dans quelques semaines, l’Alliance du Pacifique (Chili, Colombie, Mexique, Pérou) tentera, à Santiago du Chili, de pousser plus avant l’intégration avec le Mercosur (Argentine, Bolivie, Brésil, Paraguay, Uruguay, Venezuela). Leur union pourrait faire leur force.

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