États-Unis : la fatwa de Donald Trump contre les Frères musulmans

De g. à dr. : le nouveau chef de l’État, l’ex-conseiller à la sécurité nationale Michael Flynn et le conseiller stratégique Steve Bannon dans le Bureau ovale, à Washington, le 28 janvier 2017. © Alex Brandon/AP/SIPA

Il sort l’artillerie lourde. Persuadé que la confrérie veut anéantir l’Occident, le président américain prépare un décret pour l’inscrire sur la liste des organisations terroristes. Mais quels mouvements vise-t-il exactement ? Au Maghreb, les partis islamistes tentent de se rassurer.

Ils auraient été derrière le massacre de la discothèque d’Orlando. Ils se seraient hissés parmi les intimes de Hillary Clinton, qui, avec son ex-président de mari, serait « complice de la cinquième colonne ». Leurs agents auraient infiltré le Congrès, la Sécurité intérieure, le département d’État, le Pentagone et la Maison-Blanche sous la présidence d’un Barack Obama complice de leur prise du pouvoir en Afrique du Nord et de leur agenda suprémaciste mondial. Leurs associations caritatives ne viseraient aux États-Unis que l’expansion de l’islam et le triomphe de la charia. « Les Frères musulmans sont partout ! »

 Ce projet est appuyé par des lobbies égyptien et surtout émirati, avec lesquels Trump a les meilleures relations

Ces accusations n’émanent pas d’obscurs réseaux racistes et conspirationnistes mais des cercles les plus proches du président américain Donald Trump. Fers de lance de sa croisade islamophobe, son ex-conseiller à la sécurité nationale Michael Flynn, son conseiller stratégique Steve Bannon, son conseiller de campagne en politique étrangère Walid Phares ou Sebastian Gorka, assistant adjoint à la Maison-Blanche, tous persuadés que la confrérie politico-religieuse fondée en Égypte en 1928 est une hydre mondiale prête à engloutir l’Occident.

Un militantisme devenu meurtrier

Le 24 janvier, annonçant les décrets chocs que Trump se préparait à signer – mur à la frontière mexicaine, maintien de la prison de Guantánamo, interdiction d’entrer sur le territoire aux ressortissants de sept pays musulmans, etc. –, le New York Times précisait qu’« un autre décret présidentiel, en préparation, enjoindrait au département d’État d’étudier le moyen de désigner les Frères musulmans comme organisation terroriste étrangère ».

Férocement combattue par les régimes nationalistes arabes, la confrérie a vécu sous le régime de la clandestinité dès sa création. Face à la répression, son guide, Sayyid Qutb, prônait dans les années 1960 le recours à la violence révolutionnaire, mise en œuvre par certaines branches du mouvement – telle la Gamaa Islamiya égyptienne, derrière l’assassinat du président Anouar al-Sadate en 1981 et le massacre de 58 touristes à Louxor en 1997. Ce 18 février, l’annonce du décès, dans une prison américaine, de l’Égyptien Omar Abdel-Rahman, chef spirituel de la Gamaa et coupable d’un attentat contre le World Trade Center en 1993, rappelait aux Américains le militantisme meurtrier de ce groupe.

Arrivée pacifique au pouvoir

La Gamaa a officiellement renoncé à la violence en 2002, un pas qu’avait franchi la confrérie dès les années 1970, qui limitait son combat aux champs social et politique. Avec succès, comme l’ont prouvé les victoires électorales de mouvances islamistes du Caire à Rabat, au lendemain des révolutions de 2011, qui lui ont permis de s’extraire de la clandestinité. Via son Parti de la liberté et de la justice (PLJ), vainqueur aux législatives de 2011 et à la présidentielle de 2012, la confrérie proprement dite prenait la direction de l’État égyptien.

Mais, gouvernant avec peu de tact et accusés de suivre un agenda secret transnational, les Frères étaient renversés en 2013 par le général Abdel Fattah al-Sissi, qui se lançait dans une répression sanglante. En décembre 2013, l’organisation était décrétée terroriste en Égypte. Suivaient l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU) et le Bahreïn, ennemis jurés du mouvement.

Lobbies

Mais si ces régimes autoritaires ne s’encombrent pas de scrupules juridiques et démocratiques, il n’en allait pas de même aux États-Unis – jusqu’à présent. Car l’inscription du groupe sur la liste des organisations terroristes y a déjà été tentée quatre fois. En 2015, puis en 2016 notamment, les menées du sénateur républicain Ted Cruz s’étaient heurtées aux fins de non-recevoir de l’administration du démocrate Barack Obama.

Comme le souligne Stéphane Lacroix, spécialiste des mouvements islamistes, « ce projet est appuyé depuis un certain temps à Washington par des lobbies, en premier lieu égyptien et surtout émirati, avec lesquels Trump a les meilleures relations et qui veulent porter leur guerre à mort contre les Frères sur le territoire américain ».

Début janvier, le même Ted Cruz transmettait derechef, via le Congrès, une note au département d’État pour que celui-ci prenne acte du fait que l’organisation professe « une idéologie islamiste violente » et s’est donné « la mission de détruire l’Occident ». Les procédures, qui exigent de prouver le recours à la violence, restent les mêmes que sous l’administration précédente. Mais le jusqu’au-boutisme du nouveau président américain, illustré par son acharnement à promulguer un Muslim Ban retoqué une première fois par la justice, laisse envisager que l’action pourrait cette fois aboutir.

Quels mouvement seront concernés ?

Une question délicate se pose alors, qui ferait frémir les états-majors des partis islamistes au Maghreb et au Moyen-Orient : qu’entendent les législateurs américains par « Frères musulmans » ? S’agit-il de la guidance égyptienne ? Faut-il y inclure les mouvements affiliés qui en portent le nom en Syrie et en Jordanie ? Ou y englobent-ils les groupes réputés apparentés à ou inspirés par la confrérie, tels l’AKP, Ennahdha et le Parti de la justice et du développement (PJD), au gouvernement en Turquie, en Tunisie et au Maroc ?

« Ennahdha n’a aucune inquiétude. La formation est perçue aux États-Unis comme modérée, les Américains savent son rôle déterminant dans la transition démocratique », insiste Radhouane Masmoudi, fondateur, en 1999 à Washington, du Centre pour l’étude de l’islam et de la démocratie (CSID), proche du parti. Même mantra au PJD, où l’ex-député Abdelaziz Aftati souligne que « Trump ne fera pas cet amalgame, les Américains connaissent bien le Maroc et les nuances qui existent au Maghreb et dans le monde arabe. Ils ne font pas de connexion entre la formation nationale du PJD et ce qui se passe en Égypte ».

Soutien de la stabilité locale 

Dans ces deux pays d’Afrique du Nord, les partis islamistes, majoritaires au Parlement et auxquels on ne saurait reprocher le recours à la violence, avaient déjà pris soin de signifier leur absence de lien avec les Frères alors que la colère des régimes égyptien, saoudien et émirati se déchaînait contre eux. En 2014, le Premier ministre marocain du PJD, Abdelilah Benkirane, déclarait ainsi que son parti n’avait jamais appartenu à la confrérie. « Nous ne connaissons pas l’école des Frères musulmans », répétait-il un an plus tard. En mai 2016, lors de son dixième congrès, Ennahdha annonçait abandonner toute activité religieuse.

À l’heure de l’imprévisible Trump, on ne peut écarter la victoire des islamophobes radicaux, très influents à la Maison-Blanche

En Turquie, le scénario est différent. L’AKP, au pouvoir depuis 2002, ne cache pas sa sympathie pour la confrérie, offrant l’asile à ses membres égyptiens et syriens pourchassés. Verra-t-on le chef d’État du pilier oriental de l’Otan qualifié de terroriste ? Une telle décision amènerait des complications diplomatiques sans précédent. Fin janvier, une note de la CIA adressée à Trump aurait recommandé d’exclure ces partis de l’inscription, soulignant leur contribution à la stabilité locale et régionale.

Guerre de civilisation ?

Mais, à l’heure de l’imprévisible Trump, on ne peut écarter totalement la victoire des islamophobes radicaux, très influents à la Maison-Blanche. Les conséquences seraient dramatiques. Les dernières élections montrent que 30 % à 40 % des opinions arabes sont acquises aux islamistes, et la mesure, nouvelle offensive d’une guerre des civilisations, achèverait de discréditer l’idée démocratique et pourrait inciter les partisans de l’islam politique à se résoudre à la violence.

Masmoudi tempère : « Beaucoup de républicains s’alarment eux-mêmes d’une telle perspective. Il y aura sans doute un grand débat qui se conclura par un compromis entre réalistes et extrémistes avec une limitation aux Frères égyptiens. » Lacroix envisage une autre possibilité : « L’administration pourrait adopter une formule qui lui permettrait de traiter les groupes au cas par cas selon les circonstances, suspendant ainsi une épée de Damoclès au-dessus de l’ensemble de la mouvance islamiste. »

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