Donald Trump : bilan d’étape

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Un homme porte un masque de Donald Trump pendant les championnats du monde de ski alpin, à Lahti, en Finlande, le 1er mars 2017. © Matthias Schrader/AP/SIPA

Trente jours à la Maison-Blanche lui ont suffi. N’exerçant la grisante fonction de président des États-Unis que depuis un mois, Donald Trump a tenu, le 18 février, en Floride, un grand rassemblement aux airs de meeting électoral pour s’adresser à ses supporters.

Il entendait couronner ainsi son action du premier mois et faire en somme un bilan d’étape.

L’avant-veille, lors d’une conférence de presse convoquée à la Maison-Blanche, il avait vertement tancé les très nombreux journalistes américains et étrangers présents, les accusant de mal exercer leur métier et de couvrir son action de manière désobligeante et partisane.

Il les a néanmoins chargés de dire à leurs lecteurs, auditeurs et téléspectateurs que les États-Unis n’ont jamais eu un président et une administration qui avaient autant fait en si peu de temps.

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Les enseignements de ce premier mois d’exercice d’un pouvoir conquis de haute lutte sont en tout cas suffisants pour formuler un premier jugement, où se mêlent le positif et le négatif.

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1) Ses relations exécrables avec la presse, surtout américaine, ont conduit celle-ci à noircir le personnage. Or il n’est pas exempt de qualités, et, selon les sources les plus sérieuses, s’il se soumettait aujourd’hui aux suffrages des Américains avec ce qu’il a révélé de lui-même depuis le 20 janvier, il serait réélu.

Il ne ressemble en rien aux politiciens classiques qui, dans le monde entier, déçoivent leur électorat. Lui tient toutes ses promesses de campagne et fait ce qu’il a dit qu’il ferait.

Ses critiques à l’encontre du Mexique, de la Chine, de l’Union européenne, des alliés des États-Unis, de l’Otan s’appuient souvent sur des arguments fondés, auxquels, dans le monde entier, l’opinion est sensible.

Il secoue le cocotier et met en cause un système source d’injustices et d’inégalités.

« C’est notre président, nous l’avons élu et nous aimerions qu’il réussisse », écrit le démocrate Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller de Jimmy Carter.

« C’est le président des États-Unis, élu pour quatre ans. On doit donc faire avec », disent les réalistes parmi les non-Américains.

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2) Il a trop de défauts, n’est pas fait pour le poste, assène trop souvent comme une vérité ce qui lui passe par la tête, veut ignorer les conflits d’intérêts.

Il pense qu’il en sait plus sur la guerre que les généraux, plus sur le renseignement que ceux dont c’est le métier, plus sur les relations internationales que les diplomates.

Il n’est d’accord qu’avec ceux qui pensent comme lui et, en un mois, il s’est aliéné, aux États-Unis, la presse, la justice et les services de renseignements et, à l’étranger, une bonne partie de l’opinion et des dirigeants.

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Le président que les États-Unis se sont donné a d’incontestables qualités et d’immenses défauts. Il gardera les uns et les autres, et l’on ne sera pas plus avancé dans six mois que maintenant.

Avec Donald Trump, « ça passe ou ça casse » : il peut réussir et même se faire réélire. Ou être destitué et ne pas terminer son mandat.

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Mahathir Mohamad. La plupart d’entre vous l’ont oublié, et les plus jeunes n’en ont même jamais entendu parler.

À la fin du siècle dernier, il a été le Premier ministre de la Malaisie, y exerçant le pouvoir suprême pendant vingt-deux ans. De ce pays arriéré, il a fait, en deux décennies, le plus développé et le mieux industrialisé des pays musulmans.

Il a quitté volontairement le pouvoir en 2003, il y a donc quatorze ans, laissant à ses successeurs un pays prospère et des caisses de l’État remplies.

Il avait, il est vrai, 78 ans, et a pensé, fort justement, que le temps était venu de laisser la place à la génération suivante.

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Il a eu à faire face à la crise financière qui a frappé en 1997 les pays asiatiques développés, dont la Malaisie ; il a écouté avec patience les injonctions du FMI, les conseils des pays développés d’Occident qui, comme à leur habitude, pensaient tout savoir et avoir toujours raison.

Il a jugé leurs remèdes inadaptés, a fait le contraire et a réussi brillamment à sortir son pays du marasme.

Il n’a pas pu alors s’empêcher de dénoncer haut et fort l’arrogance des « donneurs de leçons » (presque toujours occidentaux), lesquels lui en ont beaucoup voulu.

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Mahathir Mohamad a été déçu par ses successeurs, pourtant issus de son parti. Et, après avoir observé un délai de réserve, il a commencé à les critiquer ouvertement.

Mais, démocrate, il n’a utilisé contre eux que sa parole et sa plume, sans jamais chercher à reprendre le pouvoir ni à faire renverser ses successeurs.

Il a plus de 91 ans aujourd’hui et vient de s’exprimer à nouveau sur les affaires de son pays et celles du monde. Je vous donne à lire quelques-unes de ses observations : vous verrez comme moi que c’est un homme informé et qui n’a rien perdu de sa lucidité.

De sa Malaisie, secouée par la corruption avérée de son Premier ministre, il dit :

« Avoir un dirigeant, le Premier ministre Najib, qui est un voleur n’est pas tolérable, et cela m’a conduit à rejoindre l’opposition. »

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Parlant des relations de son pays avec la Chine, il a osé dire :

« Il semble que nous soyons retournés plusieurs siècles en arrière, lorsque nous payions un tribut à l’empereur de Chine. Car nous ne sommes pas en mesure de tenir tête à ce pays devenu la deuxième puissance mondiale et dont le potentiel de croissance est bien plus élevé que celui des États-Unis. »

Des relations tendues des États-Unis avec la Chine, il a dit :

« Quand elle est confrontée à un problème, l’Amérique a tendance à recourir à la force. C’est notre inquiétude. Et, connaissant les Chinois, je sais que la confrontation fait également partie de leur stratégie. »

De Trump : « Il va faire des choses qui vont lui revenir à la figure. »

Du président chinois : « Xi Jinping est capable de manier des idées bien mieux que beaucoup d’autres dirigeants. Mais il faut regarder le décalage entre ce qu’il dit et ce qu’il fait. Il parle de paix et de commerce, mais il développe ses forces militaires. »

Et, enfin, de l’Union européenne : « Elle est allée trop vite en unissant des pays aux niveaux de développement trop différents. […]

Les dirigeants européens sont encore figés dans une vision ancienne de l’Extrême-Orient. Or l’Asie est tout autre aujourd’hui et a largement les moyens de les concurrencer. La domination de l’Occident, amorcée il y a trois cents ans, touche à sa fin. »

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