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Gaza : qui est Yahya Sinouar, le nouvel homme fort du Hamas ?

Par - à Jerusalem

Des militants des brigades Izzedine al-Qassam, une branche militaire du Hamas, dans les rues du camp de réfugier Nusseirat, à Gaza, le 19 janvier 2017. © Adel Hana/AP/SIPA

Cinq ans après avoir été libéré par Tel-Aviv, cet « extrémiste » notoire, dixit les responsables sécuritaires israéliens, prend la tête du mouvement islamiste à Gaza.

«Je lui ai bandé les yeux avec un chiffon pour ne pas qu’il voie où nous allions. Arrivé au cimetière, j’ai jeté Rasmi dans une grande fosse et je l’ai étranglé avec un keffieh […]. Quand il a cessé de respirer, je l’ai enveloppé dans un linceul blanc puis enterré. » Tel est le récit froidement livré par Yahya Sinouar aux enquêteurs du Shabak quelque temps après son arrestation, en 1989, pour le meurtre de quatre « collaborateurs » palestiniens, dont Rasmi Salim. Des extraits d’interrogatoire comme celui-là, les services de sécurité israéliens ont cru bon d’en laisser filtrer plusieurs pour alerter l’opinion sur le tempérament de ce chef islamiste.

Nous avons transformé les cellules israéliennes en académies militaires pour nous préparer à la prochaine bataille

L’ascension de Sinouar au sein du Hamas tout comme ses faits d’armes auraient dû s’arrêter net en prison après sa condamnation à la perpétuité. Il y a même frôlé la mort après un grave accident ­cardio-vasculaire, en 2005. Les médecins israéliens lui découvrent alors une tumeur au cerveau, qu’ils parviennent à résorber totalement. Pendant sa convalescence, il apprend l’hébreu, la « langue de l’ennemi », et décroche même un diplôme d’histoire. Son ancienneté derrière les barreaux lui vaut le surnom de « général ». Pendant sa détention, l’Autorité palestinienne verse à sa famille une pension mensuelle de 12 000 shekels (3 000 euros).

Vingt-deux ans en détention

En 2011, Sinouar figure parmi les mille prisonniers relâchés par Israël en échange du caporal Gilad Shalit, capturé par le Hamas. À Gaza, non loin du camp de réfugiés de Khan Younes, où il a grandi, il est acclamé par ses partisans. Qualifié de « violent et imprévisible » par ses geôliers, il a bâti sa légende en préservant sa fougue militante durant ses vingt-deux années de détention.

« Nous avons transformé les cellules israéliennes en académies militaires pour nous préparer à la prochaine bataille », déclarait-il à sa libération. Sinouar, 55 ans aujourd’hui, n’est pas un repenti. Il reste très influent auprès des brigades Ezzeddine al-Qassam, branche armée du Hamas, et de son commandant suprême, Mohamed Deif, bête noire d’Israël.

Radicalisation du Hamas

Vue de Gaza, sa promotion s’explique par un jeu de chaises musicales. Après son départ de la direction du bureau politique, Khaled Mechaal – en exil au Qatar – a été remplacé par Ismaïl Haniyeh. Sinouar, bien placé dans l’organigramme du Hamas, a donc tout naturellement succédé à Haniyeh. « Est-ce que son élection va conduire à une guerre ? Je vous le dis, nous ne changeons pas de politique lorsque nous changeons de leader », assure Salah Bardawil, porte-parole du mouvement islamiste, qui observe depuis deux ans et demi un cessez-le-feu avec l’État hébreu.

 Il sera très difficile de s’entendre avec lui Il fera tout son possible pour mener des attaques terroristes

Les ténors de l’appareil sécuritaire israélien croient tout l’inverse. « Il nous faut détruire les capacités du Hamas à Gaza, car Sinouar pourrait s’en servir plus tôt que nous le pensons », s’emballe Avi Dichter, l’ancien patron du Shabak. « Il sera très difficile de s’entendre avec lui, renchérit Yaron Blum, autre cadre des services intérieurs israéliens. Il fera tout son possible pour mener des attaques terroristes. »

Préoccupations humanitaires ?

À l’évidence, la désignation de Sinouar est le signe d’une radicalisation du mouvement islamiste palestinien ou, à tout le moins, une réponse du Hamas aux menaces d’Avigdor Lieberman, ministre israélien de la Défense.

Autre motif d’inquiétude pour Tel-Aviv : la proximité affichée de Sinouar avec l’Iran et avec des éléments jihadistes qui ont pris pied à Gaza. Pourtant, si un énième conflit armé dans la bande de Gaza semble à certains inévitable, le nouveau chef du Hamas pourrait avoir d’autres priorités, comme l’amélioration de la situation humanitaire à Gaza, ce qui passe par un rapprochement – en bonne voie – avec les autorités égyptiennes. Le Hamas, qui cherche toujours à sortir de son isolement régional, ferait ainsi d’une pierre deux coups.