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Eau : le dessalement se démocratise au Sud

L’usine d’Erongo, en Namibie, a été construite pour alimenter la mine d’uranium de Trekkopje. © Philip Mostert/aveng water

Algérie, Maroc, Libye : jusqu’à récemment, le dessalement d’eau de mer était réservé sur le continent aux pays du Nord, très arides et capables de payer pour cette coûteuse technologie, souvent présentée comme le dernier recours pour l’approvisionnement en eau.

Mais, en 2015, le Ghana a été le premier pays d’Afrique de l’Ouest à rompre cet état de fait en inaugurant une usine de 60 000 m3/jour à Accra, construite par l’espagnol Abengoa. Et c’est au tour du Sénégal d’annoncer, pour 2020, une unité de 50 000 m3/jour, financée par la coopération japonaise. D’autres projets sont en cours à Djibouti, au Kenya, en Tanzanie, en Égypte, ou encore au Cap-Vert.

Certes, le dessalement n’a pas vocation à devenir la principale source d’approvisionnement en eau potable ou industrielle des États concernés (en Algérie, pays pionnier qui compte une dizaine d’unités actives, le dessalement – ou désalinisation – ne représente aujourd’hui que 14 % des volumes, le reste provenant d’eaux de surface ou souterraines), mais les experts constatent cette évolution. « Il y a clairement une tendance en faveur du dessalement », affirme ainsi Suzie Nkambule, directrice d’Aveng Water, une société sud-africaine spécialisée dans le traitement de l’eau, qui exploite l’usine de dessalement d’Erongo, en Namibie, et travaille sur des projets en Afrique du Sud.

La sévère sécheresse des deux dernières années a ancré dans les esprits l’idée que les rivières et les nappes phréatiques ne suffiraient pas

S’il vaut pour la plupart des régions, ce constat, dit-elle, est particulièrement vrai en Afrique australe, où la sévère sécheresse des deux dernières années a ancré dans les esprits l’idée que les rivières et les nappes phréatiques ne suffiraient pas à répondre à la fois à l’augmentation de la population et au développement de l’industrie. Et les mégapoles africaines sont les épicentres de cette demande croissante.

« En dehors des zones à fort stress hydrique, la problématique du dessalement se pose pour les grandes capitales côtières, dont certaines doivent pallier la pollution des ressources [notamment dans les villes lagunaires comme Lagos ou Abidjan] à proximité », observe José del Castillo, directeur Afrique et Moyen-Orient de Suez, spécialiste de l’eau et des déchets, pour qui cette solution alternative va se développer, sans toutefois exploser.

Des coûts en baisse

Car tandis que la soif des capitales grandit, les coûts du dessalement, eux, ont dégringolé depuis les années 2000. Grâce, tout d’abord, à l’essor de la technologie d’osmose inverse (l’eau est filtrée à travers de très fines membranes qui retiennent le sel), beaucoup moins consommatrice en énergie que la technologie thermique historique (qui consiste à séparer le sel et l’eau par distillation).

Au Maroc, l’usine de Jorf Lasfar augmentera sa capacité annuelle de 25 à 75 millions de mètres cubes. © Francesco Zizola/NOOR-REA

« Les coûts opérationnels ont beaucoup chuté, en grande partie à cause de la baisse de la consommation d’énergie, passée de 7 à seulement 3 kWh par mètre cube d’eau », note Khalid Tahri, directeur technique et ingénierie à l’ONEE marocain (Office national de l’électricité et de l’eau potable), soulignant que le royaume chérifien, qui s’est lancé dans le dessalement en 1976, penche nettement pour l’osmose inverse.

De plus, le coût de construction des installations a lui aussi beaucoup baissé. « Le prix des membranes [un poste important des investissements] a été divisé par dix en vingt ans », poursuit l’ingénieur, ajoutant que le secteur attire les financements des bailleurs de fonds.

Une solution peu compétitive ?

Néanmoins, ces progrès ne convainquent pas tout le monde. L’osmose inverse reste une technologie énergivore plus difficile à implanter sur le continent, notamment en Afrique subsaharienne, où le déficit d’électricité est chronique, qu’en Israël ou en Arabie saoudite, deux pays qui possèdent les unités parmi les plus grandes du monde. Certaines usines ont résolu cette équation en couplant le dessalement à une centrale électrique, à l’instar du mégacomplexe saoudien de Ras Al Khair (1 million de tonnes d’eau et 2 600 MW).

Surtout, les sceptiques avancent que, malgré la baisse des coûts, l’eau dessalée reste trop chère pour les clients africains. « Même dans ce contexte, le pouvoir d’achat en Afrique subsaharienne n’est pas suffisant », balaie un membre de la direction de Veolia, autre leader du traitement de l’eau et des déchets, pour qui les gouvernements devraient d’abord envisager l’assainissement et le recyclage.

Difficile d’obtenir de nos interlocuteurs une comparaison chiffrée entre l’eau dessalée et celle dite conventionnelle (rivières, eaux souterraines), la compétitivité de l’une par rapport à l’autre variant pour chaque projet. Ainsi, en Namibie, l’eau produite par Aveng Water est, selon la société, environ trois fois plus chère que celle du réseau national (2 à 3 dollars, contre 1 dollar par m3). À l’inverse, au Sénégal, le surcoût ne sera que de « 10 % à 15 % » si l’on tient compte de l’ensemble des paramètres, assure Charles Fall, le directeur de la Société nationale des eaux du Sénégal (Sones).

Répartition équitable

« Construire les réseaux de transport pour amener l’eau nécessite d’importants investissements, car les stations de pompage de Keur Momar Sarr, principales sources d’approvisionnement de Dakar, sont situées à 250 km, sur le lac de Guiers, observe Charles Fall. L’usine sera certes plus chère à exploiter, mais elle sera à Dakar. » Selon lui, ce projet, qui s’intègre au plan Sénégal émergent, vise également à diversifier les ressources et à limiter les risques (épuisement, pollution, ruptures de canalisations…) à long terme.

« Pour le gouvernement, insiste-t-il, la sécurisation de l’approvisionnement n’a pas de prix. » En outre, ce traitement de l’eau en permet aussi une répartition plus équitable sur le territoire en évitant de l’acheminer dans sa totalité vers les villes. Au Maroc, pays exposé à une raréfaction des ressources, où le dessalement est « compétitif » dans certaines zones côtières, les capacités ont été portées à 100 000 m3/jour (soit 2 % de sa consommation) ces dernières années, et de nouveaux grands projets sont à l’étude, à Agadir notamment.

Le royaume chérifien réserve une partie de cette eau aux industriels, prêts à payer la différence pour garantir le bon fonctionnement de leur activité. Ces entreprises apparaissent ainsi comme un solide axe de développement pour le dessalement, y compris au sud du Sahara, au travers de grandes unités comme l’usine namibienne d’Aveng Water, construite pour alimenter la mine d’uranium d’Areva de Trekkopje, ou des stations compactes proposées par des sociétés comme General Electric.


DJIBOUTI MISE SUR LE RENOUVELABLE

À Djibouti, un projet financé par l’Union européenne qui vise à produire 22 500 m3 d’eau dessalée prévoit d’alimenter l’usine de traitement à partir d’une énergie renouvelable.

Une idée en vogue, mais qui ne peut fonctionner sans une deuxième source d’énergie. Car la technologie osmose inverse requiert un approvisionnement en électricité le plus continu possible (en cas d’arrêt, le sel se colle sur les membranes et les abîme), souligne Khalid Tahri, directeur technique et ingénierie à l’ONEE marocain, ajoutant que les usines tournent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. En revanche, dit-il, des progrès peuvent encore être faits pour abaisser la consommation d’énergie.


LES EAUX SAUMÂTRES AUSSI !

Il n’y a pas que l’eau de mer que l’on peut dessaler.

Près des côtes, les nappes phréatiques sont parfois infiltrées par le sel, comme au Maroc, où l’usine de dessalement de Tan Tan filtre une eau dont la salinité atteint jusqu’à 10 g par litre (environ 35 g dans l’océan Atlantique), avec une capacité de traitement de 3 500 m3/jour. En Algérie, à Brédéah, à une vingtaine de kilomètres d’Oran, Suez a construit au début des années 2000 une usine de dessalement de ces eaux saumâtres d’une capacité de 40 000 m3/j.