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Mode : Blanche Kazi bouscule les stéréotypes avec son défilé grandes tailles

Mannequin à 9 ans, Blanche Kazi organise aujourd’hui des défilés XXL. © Big Aub

Cette Congolaise de 40 ans est la fondatrice de la Pulp Fashion Week, le premier événement français consacré à la mode pour les grandes tailles.

Un samedi glacial de la fin décembre dans une galerie d’art du quartier du Sentier, à Paris. Des mannequins défilent devant un jury de professionnels. En talons hauts et la démarche assurée, les jeunes femmes prennent la pose au bout du podium, une main sur la hanche. Un casting classique, somme toute… sauf qu’ici les modèles font plutôt du 46 que du 36.

Et pour cause, elles auditionnent pour la 5e édition de la Pulp Fashion Week, le seul événement mode en France consacré aux grandes tailles – jusqu’au 54. À sa tête, Blanche Kazi, une Congolaise de 40 ans à qui rien ne semble faire peur.

Avec ses lunettes à large monture et ses rondeurs, Blanche est flamboyante et assume son corps. Mais elle est aussi frustrée. Non pas par son poids, mais « par le choix restreint de vêtements qui existent pour les grandes tailles »… « D’ailleurs, j’ai créé la Pulp pour faire bouger les lignes », confie en marge du casting celle qui a la mode dans le sang.

Rebutée par la machine à coudre de sa mère

Née à Brazzaville, elle grandit dans l’univers du vêtement. À 9 ans, elle participe au premier défilé de sa mère, Jean-Ida Dagnet, couturière, devant Paco Rabanne, avec la même aisance qu’un mannequin professionnel. « Dès son plus jeune âge, elle était directe, franche et fonceuse », se rappelle sa maman, de seize ans son aînée. Si la mode fait partie de son ADN – elle va faire la top-modèle pendant des années –, elle refuse de toucher à une machine à coudre, ce diable sur lequel sa mère est toujours courbée.

Elle veut montrer une autre image de la femme que celle des “mannequins Photoshop” et “déringardiser” la mode grande taille

« Elle n’aimait pas l’atelier car j’y passais toutes mes journées », se remémore Jean-Ida. Durant la sanglante guerre civile du Congo-Brazzaville, en 1997, l’atelier de la couturière à Brazza a été incendié… et c’est aujourd’hui dans une petite boutique de Montrouge qu’elle travaille.

Ce sont aussi les violences et l’insécurité qui ont poussé Blanche à quitter le Congo-Brazza pour ses études. Direction Abidjan, en 1992, où elle va vivre dix ans. Elle y rencontre son mari, français, qui lui demande de le suivre en France. À son arrivée à Annecy, dans les Alpes, le choc est rude pour la jeune Congolaise, qui a tout laissé tomber pour venir y fonder une famille. Une fille, Noémie, va naître, mais le couple finira par se séparer en 2009.

Succès dès le premier défilé

Avec son divorce, Blanche se rapproche à nouveau de sa mère, et donc de la mode. Mais toujours pas du côté de la machine à coudre. Depuis sa grossesse, elle a pris des formes et n’arrive pas à trouver robe à sa silhouette. La chef d’entreprise dans l’âme sent qu’il y a là un coup à jouer, alors elle fonce. C’est comme ça, un peu à l’instinct, qu’elle lance la Pulp Fashion Week, le 27 octobre 2013. Peut-être sans savoir ce qui l’attend.

« Le casting était beaucoup moins strict et professionnel qu’aujourd’hui », se remémore Bénédicte Allard, comédienne et mannequin grande taille, qui a participé à la première édition et sera de retour pour la cinquième Pulp, du 28 septembre au 1er octobre 2017.

Si ce premier essai est un véritable succès médiatique – toute la presse ou presque en parle –, c’est un échec en matière de communication : Blanche est accusée de faire l’apologie de l’obésité. Elle s’en défend, expliquant que son objectif est « au contraire de montrer une autre image de la femme que celle des “mannequins Photoshop”, et de “déringardiser” la mode grande taille »…

Exigence haute couture 

Trois ans plus tard, la Pulp s’est professionnalisée, et des mannequins du monde entier envoient leur dossier pour le casting. « La Pulp est ouverte à toutes les femmes qui sont rejetées par les grands couturiers », revendique Blanche, qui rappelle que dans la haute couture le 40 est déjà considéré comme une grande taille… Même si l’étude de référence de l’Institut français du textile et de l’habillement de 2006 montre que les tailles 40 à 44 sont les plus répandues en France (respectivement 20,59 %, 16,7 % et 13,6 % des femmes), bien devant le 38 (13,3 %) ou le 36 (5,1 %)…

Mais ce n’est pas pour autant que tout le monde peut travailler pour la Pulp. « Il y a des critères : savoir défiler, savoir poser, tout ce qui constitue le travail du mannequin, en fait. » Toujours en mouvement, Blanche va faire un tour de France pour dénicher des mannequins plus size. Après Paris, Strasbourg et Lille, elle se rendra à Nantes le 25 mars et à Montpellier le 22 avril, avec d’autres professionnels, pour repérer de nouveaux talents.

Peu d’avenir en France

Parmi les critères pour candidater, « une taille de confection du 38/40 au 52/54 », une « silhouette harmonieuse », c’est‑à-dire des « courbes marquées », et une « hygiène alimentaire saine ». Une façon de contredire à l’avance les nouvelles critiques sur l’apologie de l’obésité ?

En tout cas, « c’est sûr », Blanche n’envisage pas de rester très longtemps en France. « Je ne suis pas reconnue à ma juste valeur ici. Être noire est un handicap dans le show-biz, et si je n’étais pas une grande gueule, mon projet n’irait nulle part. » Toujours fonceuse, l’entrepreneuse vise maintenant l’international. Elle est déjà en pourparlers avec Brazzaville, Abidjan et la Guadeloupe pour y lancer une Pulp Fashion Week.