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Quand les femmes mènent la danse, sans carcans ni entraves

Par - envoyé spécial à Ouagadougou

Kettly Noël, danseuse contemporaine installée à Bamako, le 30 septembre 2010. © Émilie Régnier/JA

Une nouvelle génération de danseuses et de chorégraphes africaines s'empare de la scène pour défendre une libération du corps et du désir féminins.

Pour tout décor, des cordes tendues en arrière-scène, couvertes de pinces à linge. Une silhouette frêle apparaît, vêtue d’une robe blanc et bleu moulante. Puis elle se défait peu à peu du tissu, le long d’une chorégraphie toute en chancellements qui laisse transparaître ses hésitations, ses envies contrariées, ses peurs. La Malgache Judith Olivia Manantenasoa interprète son solo Métamorphose à la triennale Danse l’Afrique danse ! en novembre à Ouagadougou, face à un public captivé, dans un silence religieux.

La danseuse est bientôt nue, fait peu courant sur les scènes africaines, mais ici accueilli sans un murmure d’indignation ou de grivoiserie… seulement une attention respectueuse. Elle se couvre les bras, les seins, les cheveux, le visage, le ventre, avec les pinces à linge, petits papillons qui lui meurtrissent la chair. Ce jeu masochiste renvoie peut-être à la violence physique et psychologique d’un quotidien de tâches ménagères et de servitude. C’est en tout cas une souffrance intime qui est dansée, un moment poignant, parmi les plus marquants du festival.

Les femmes prennent la scène

Tous les professionnels l’ont remarqué, qu’il s’agisse des pointures de la danse africaine contemporaine, des programmateurs ou des journalistes : une nouvelle génération de femmes a volé la vedette aux danseurs. Leurs spectacles, souvent des solos, ne sont pas plus impressionnants techniquement, mais plus incarnés, courageux et inventifs.

On n’a souvent pas les textes de loi pour se défendre. Notre réponse à nous passe peut-être par le corps, par la danse

Pourquoi les femmes s’imposent-elles ainsi ? Peut-être d’abord parce qu’elles s’inscrivent plus ou moins consciemment dans le sillage de leurs aînées. Les danseuses ont particulièrement marqué la scène contemporaine africaine depuis ses débuts sur le continent, il y a une trentaine d’années. La plupart des pionniers étaient des pionnières.

On pense évidemment à Germaine Acogny, celle que Maurice Béjart considérait comme sa « fille noire », qui a fondé l’École des sables, au sud de Dakar, et formé la plupart des nouveaux talents. L’Haïtienne Kettly Noël, l’Africaine-Américaine Elsa Wolliaston, la Burkinabè Irène Tassembédo, la Tunisienne Syhem Belkhodja… Toutes ont laissé une empreinte durable sur l’histoire chorégraphique du continent, ne serait-ce qu’à travers les structures de formation ou les festivals qu’elles dirigent aujourd’hui.

Contre les traditions

Pourtant, être une femme africaine et choisir de faire carrière dans la danse reste problématique. « Il y a quatre ans, les femmes avaient quasiment disparu des plateaux, regrette Sophie Renaud, directrice des échanges et coopérations artistiques à l’Institut français, grand organisateur de la triennale. Aucun projet ne remontait que nous pouvions accompagner, sans doute parce qu’il devient de plus en plus difficile pour les jeunes filles de faire accepter l’idée qu’elles peuvent choisir cette voie, notamment auprès de leur famille. Aujourd’hui, on commence tout juste à faire comprendre qu’il s’agit d’une profession. Une nouvelle génération de femmes est en train de s’affirmer et d’assumer le choix d’une vie consacrée à la danse. »

« La danse, chez nous, ce n’est pas un métier. Et l’on n’accepte pas qu’une femme qui a un copain ou un mari puisse danser… Elle doit se cacher », confirme la danseuse gabonaise Kaisha Essiane (lire l’encadré en fin d’article). Il y a fort à parier que le rigorisme porté par la radicalisation religieuse dans plusieurs régions africaines aggrave la situation. Cette artiste de 27 ans s’est finalement exilée pour se former au Sénégal, à l’École des sables, et au Centre chorégraphique national de Montpellier.

Elle a bénéficié de nombreuses résidences, notamment grâce au soutien de l’Institut français, qui, sans établir officiellement de quotas, a veillé à redresser la balance en faveur des femmes. Cette politique de coups de pouce a payé étant donné le nombre de projets féminins ambitieux présentés à la triennale et aujourd’hui en tournée.

« Prise de pouvoir »

Souvent, les femmes mettent en scène un corps littéralement dévoilé, sans entraves. Un corps nu ou dénudé, libre, mais qui n’est pas érotisé. Cette démarche est très politique même si ces danseuses ne se disent pas politisées et ne martèlent pas de mots d’ordre militants féministes. « Moi, je ne suis pas dans la revendication comme les générations précédentes, insiste Kaïsha Essiane. Je suis seulement dans l’affirmation de la femme. On n’a souvent pas les textes de loi, comme en Occident, pour se défendre. Notre réponse à nous passe peut-être par le corps, par la danse. »

Je ne défends pas seulement les femmes, mais aussi les hommes, un territoire, à travers mon corps de femme

La danseuse considère son spectacle comme une « prise de pouvoir », où elle décide enfin de ce qu’elle montre d’elle-même, et où les spectateurs ne peuvent rien faire d’autre que regarder. L’artiste, qui a commencé par se former à la danse hip-hop et s’est beaucoup exercée dans la rue sous le regard des passants, veut continuer à « aller vers les gens » pour mieux les convaincre. Elle dévoile un projet de « visites à domicile », à Libreville, qui viserait à réaliser des performances directement dans les foyers. « Mais l’on ne peut pas tout faire, regrette-t‑elle. Il y a des choses, la nudité notamment, qui ne sont pas encore acceptées comme en Europe. Il faut une préparation, une éducation populaire. »

Un bout de grillage et un message

La danseuse tunisienne Oumaïma Manaï, 28 ans, a également travaillé autour du dévoilement du corps, dans une direction différente. Dans son solo Nitt 100 limites, qui est dédié « à la lutte de la femme arabe pour un statut de citoyenne à part entière », on la voit se débattre avec du fil de fer. La danseuse s’enroule du grillage autour des bras, des mains, du cou, créant une robe étincelante, une carapace rassurante et menaçante, jusqu’à étouffer sous le corset de métal. Puis elle cherche désespérément à s’en libérer. Le public tunisien a eu tôt fait de décrypter la métaphore.

« Le fil de fer est comme un partenaire, explique l’artiste. C’est un matériau qu’on voit de plus en plus dans le monde arabe depuis cinq ans, devant les ministères, dans les manifestations, aux frontières. Jouer avec le grillage, c’est aussi une manière de représenter un corps de jeune femme arabe entravé qui peut renvoyer au voile, mais à bien d’autres choses. » Elle qui se définit comme « tunisienne et musulmane » avoue ressentir « une rage » contre tout ce qui peut limiter la liberté du corps et de l’esprit.

« Je ne défends pas seulement les femmes, mais aussi les hommes, un territoire, à travers mon corps de femme », précise-t‑elle. À la fin du solo, la jeune artiste sort de scène écorchée, des griffures ensanglantées sur tout le corps. Comme dans le spectacle de la Malgache Judith Olivia Manantenasoa, l’interprétation a laissé des traces dans sa chair.


BOUSCULER LES STÉRÉOTYPES

La Gabonaise Kaïsha Essiane l’avoue sans détour, son spectacle XXL est né d’un ras-le-bol.

« Chaque fois que je me présentais pour des auditions, on me demandait si j’étais vraiment danseuse… Un jour, alors que je faisais des étirements dans une salle, des danseurs sont même venus me voir pour me demander ce que je faisais là. » Passée par l’École des sables et des centres de formation français, l’artiste de 27 ans aux formes généreuses fait face à un drôle de constat : en Europe, son profil de Vénus callipyge passe bien sur scène mais moins dans la rue, tandis qu’en Afrique on aime ses « gros seins » et ses « grosses fesses » mais on ne l’imagine pas danser.

Dans son solo, justaucorps noir à fleur de chair, Kaïsha dit le mal-être de ce corps démesuré, mais l’affirme aussi par la même occasion. Tournant sur elle-même pour montrer chaque centimètre de son anatomie, empoignant ses bourrelets, bombant la poitrine en fixant le public dans les yeux, la danseuse assume ce corps non conforme et bouscule les stéréotypes d’un bon coup de croupe.