Scénario catastrophe : comment le Front national pourrait provoquer une crise de régime en France

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Samy Ghorbal est ancien journaliste de Jeune Afrique, spécialiste de la Tunisie.

L'Assemblée nationale française aux couleurs de la France, une semaine après les attentats de Paris, le 22 novembre 2015. © Francois Mori/AP/SIPA

Imaginons que Marine Le Pen soit battue au second tour de la présidentielle, le 7 mai, mais que le Front national réalise une percée aux législatives du mois suivant. La France plongerait alors dans une crise de régime sans précédent.

C’est une petite musique qui monte, qui monte… Elle est jouée à la fois par les caciques de la droite et de la gauche, pour une fois d’accord… Elle est reprise par les commentateurs, encore traumatisés par le Brexit et par l’élection de Donald Trump, que personne n’avait vus venir… Elle donne des sueurs froides aux marchés financiers et aux partenaires européens de la France… Et si Marine Le Pen l’emportait le 7 mai, au soir du second tour de l’élection présidentielle ?

Marine Le Pen fait toujours peur à 65 % de la population

Solidement installée en tête des intentions de vote au premier tour (entre 25 % et 27 % des voix), la présidente du Front national est presque assurée de se qualifier pour le second. La seule incertitude concerne l’identité de son adversaire : l’ovni Emmanuel Macron, le Républicain François Fillon ou le socialiste Benoît Hamon ?

Le « plafond de verre » du second tour

Sur le plan de l’arithmétique électorale, une victoire de l’extrême droite à la présidentielle paraît hors d’atteinte. C’est la théorie du « plafond de verre » : le FN est isolé ; il n’a pas d’alliés et peu de réserves de voix ; tous les candidats républicains éliminés feront barrage contre lui, comme à la présidentielle de 2002, qui vit Jacques Chirac écraser Jean-Marie Le Pen, ou au second tour des régionales de 2015, où ni Marine Le Pen, ni Florian Philippot, son lieutenant, ni Marion Maréchal-Le Pen, sa nièce, ne parvinrent à améliorer significativement leurs scores du premier tour.

Seule différence cette année : contrairement à la gauche, jamais la droite française n’a encore été confrontée au traumatisme d’une élimination précoce. Ses partisans montreront-ils face au FN la même discipline que ceux de la gauche ? De toute façon, même en supposant qu’une moitié de l’électorat des Républicains se reporte sur le FN en cas d’élimination de Fillon, il manquerait encore une dizaine de points à Le Pen pour espérer l’emporter le 7 mai.

Le nouveau président serait privé de majorité et marginalisé. Pour gouverner, il serait contraint de s’appuyer sur une coalition fragile et disparate

En dépit de ses efforts pour se démarquer de son père, la candidate frontiste a toujours un vrai problème d’image. Les Français estiment qu’elle est celle qui « veut le plus changer les choses ». Ils la jugent crédible sur le terrain de l’autorité (terrorisme, sécurité, immigration illégale), mais son programme économique axé sur une sortie de l’euro inquiète, même s’il a été adouci. Les retraités, surtout, se font du souci pour leur épargne.

Or ce sont eux qui, traditionnellement, se mobilisent le plus aux élections… Enfin, Marine Le Pen fait toujours peur à 65 % de la population. Mais le répit pourrait être de courte durée. Si sa victoire à la présidentielle est peu probable, on peut craindre une percée des candidats frontistes aux législatives du mois de juin, qui plongerait la France dans une crise de régime.

Les législatives, le réel enjeux 

Depuis l’instauration du quinquennat, en 2000, les électeurs ont toujours confirmé aux législatives leur vote de la présidentielle et donné une majorité au parti du président. Mais l’atomisation des forces politiques est telle qu’elle pourrait cette fois provoquer des centaines de triangulaires et des dizaines de quadrangulaires. Aux législatives, il suffit en effet d’avoir obtenu l’équivalent de 12,5 % des voix au premier tour pour pouvoir se maintenir au second.

Et pour être élu député, une majorité relative des suffrages suffit. Le fort ancrage territorial du parti de Marine Le Pen pourrait donc lui permettre de faire très mal en juin 2017. S’il obtenait une centaine de députés (sur 577), il pourrait de facto bloquer le fonctionnement du pays. Le nouveau président serait privé de majorité cohérente et marginalisé. Pour gouverner, il serait contraint de s’appuyer sur une coalition fragile et disparate allant des socialistes aux républicains, en passant par les centristes, et serait dans l’incapacité de réformer.

Inévitablement, la droite républicaine finirait par se fracturer. Installée dans le rôle de chef de l’opposition par l’alliance contre-nature de tous ses adversaires, Marine Le Pen toucherait alors au but. Il lui suffirait d’attendre le scrutin suivant pour toucher le jackpot.

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