Bougnoule, bamboula… d’où viennent ces « maudits mots » ?

L'effigie de la marque Banania. © Yann Grossi/CC/Flickr

La linguiste Marie Treps décrypte les « maudits mots » dans un essai très documenté. Et révèle ce que cache la stigmatisation de l’autre.

Il est des livres dont la sortie résonne parfois étrangement avec l’actualité. Le 3 janvier dernier, TohuBohu éditions publiait Maudits Mots. La fabrique des insultes racistes, sorte de dictionnaire compilant et disséquant une centaine de noms d’oiseaux concernant les « étrangers », ou considérés comme tels. Avec « l’affaire Théo », du nom de ce jeune homme de Seine-Saint-Denis (France) très brutalement violenté par la police, l’ouvrage prenait soudain une tout autre dimension.

Le 9 février, sur le plateau de l’émission C dans l’air, sur France 5, Luc Poignant, un syndicaliste policier français évoquant l’affaire, jugeait en effet que l’insulte « bamboula », « ça ne doit pas se dire, mais ça reste à peu près convenable ». La phrase faisait aussitôt polémique. Sur Twitter, dès le lendemain, l’ancien magistrat Philippe Bilger remettait de l’huile sur le feu. Ce soutien d’Éric Zemmour, lorsque celui-ci était poursuivi pour incitation à la haine raciale, se souvenait de ses années collège durant lesquelles, selon lui, le terme était « beaucoup plus sympa, presque affectueux ». Quant à Christiane Taubira, dans un tweet prophétique, elle estimait : « On casse d’abord du bamboula puis du bougnoul [sic] puis du jeune puis du travailleur puis du tout-venant. »

« Bamboula » : du « tambour » au zoo humain

L’essai érudit de la linguiste Marie Treps permet de prendre de la hauteur. L’auteure raconte avant tout comment ces injures racistes se sont formées. On part parfois d’une pratique culturelle pour nommer l’autre de manière méprisante. « Bamboula », par exemple, est dérivé de « kam-bumbulu », « tambour », en langues sarar et bola (Guinée portugaise). « C’est d’abord un terme neutre, comme beaucoup d’autres mots africains ou maghrébins recueillis par des explorateurs », note Marie Treps. Il est à l’origine utilisé pour désigner une fête exubérante, puis finit par renvoyer, lors de la Première Guerre mondiale et de la mobilisation de tirailleurs, à une imagerie alliant sauvagerie et humanité.

Il est lié au cannibalisme, à une sexualité animale, mais aussi au comique, au grotesque. Dans les caricatures du début du XXe siècle, les « bamboulas » menaçaient les soldats allemands de sodomie ! Le mot reste employé par la suite. Il faut aussi se souvenir qu’en 1987 la biscuiterie Saint-Michel créait une marque de biscuits au chocolat baptisée « Bamboula », et dont la mascotte était un enfant noir portant un pagne et un béret léopard.

La société avait même créé un « Village de Bamboula » dans le zoo de Port-Saint-Père, près de Nantes, en 1994. Censé ressembler à un village traditionnel de Côte d’Ivoire, il rassemblait une vingtaine de figurants d’origine africaine déambulant en costume parmi les cases et les animaux de la savane. Ce zoo humain avait suscité un tel tollé que la biscuiterie avait fermé le village et abandonné les gâteaux du même nom.

Des injures qui cachent des peurs

« Bamboula » n’est évidemment pas le seul terme décrypté par la linguiste. « Banania », « blanche-neige », « melon », « tronc de figuier », « crouillat », mais aussi « macaque », « macaroni » « youpin », « fridolin »… « Chaque fois, explique Marie Treps, il s’agit de mettre l’accent sur une différence pour en faire un stigmate. » Ces termes sont particulièrement employés lorsqu’une angoisse étreint la population française. Lorsqu’elle est confrontée à une forte immigration économique (Espagnols, Italiens, Russes… à la fin du XIXe siècle, puis Maghrébins et Africains) ou politique (les Européens fuyant les dictatures dans les années 1930 par exemple).

Mais, parfois, c’est un mépris bien plus lointain qui ressurgit. Une société qui continue à évoquer avec bienveillance le terme de « bamboula » n’a sans doute pas totalement digéré son passé colonial. Ainsi, finalement, le décryptage de ces injures en dit au moins autant sur celui qui les profère que sur celui qui les reçoit.

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