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Secteur privé africain : dessine-moi un champion

Le sud-africain Aspen a investi dans une usine normande, en France. © lange/aspen

L’algérien Cevital ou le sud-africain Naspers prouvent que des groupes africains peuvent rayonner au niveau mondial. Pour accélérer le mouvement, il faut que les firmes s’allient et que les États créent un environnement favorable à leur épanouissement régional.

Le constat est amer. Aucune entreprise africaine ne figure parmi les 500 premiers groupes mondiaux, si l’on en croit le magazine américain Fortune. Pourtant, portées par un contexte macroéconomique favorable, les firmes du continent ont connu une forte croissance ces dernières années. Dans son rapport « Lions on the Move » paru en septembre 2016, McKinsey n’a d’ailleurs pas manqué de le souligner.

Acha Leke, l’associé camerounais du cabinet américain et coauteur du document, note ainsi que l’Afrique compte 400 sociétés enregistrant un chiffre d’affaires annuel de plus de 1 milliard de dollars (plus de 940 millions d’euros), alors qu’elles étaient entre 200 et 250 à réaliser cette performance cinq ans plus tôt.

Des sociétés publiques très lucratives mais peu influentes

Reste que pour l’instant aucune n’a la taille suffisante pour rivaliser avec celles des autres régions émergentes. Et encore moins avec les keiretsus japonais, les chaebols sud-coréens ou les Konzern allemands, ces multinationales mondialement connues sous les noms de Mitsubishi, Samsung ou BASF. Par ailleurs, selon le cabinet américain, malgré la croissance de ces dernières années, l’Afrique n’est qu’à 60 % du nombre potentiel de grandes entreprises qu’elle aurait pu compter, en comparaison avec l’Amérique latine ou certaines régions d’Asie.

Certes, des sociétés pétrolières comme Sonatrach (Algérie) ou Sonangol (Angola), qui occupent tous les ans la tête de notre classement des compagnies africaines, réalisent de très gros chiffres d’affaires – près de 62 milliards et 34 milliards de dollars respectivement en 2014. Mais ces entreprises publiques, qui ne brillent guère par leur gouvernance, sont loin d’avoir l’assise internationale, par exemple, de la China National Petroleum Corporation, classée troisième plus grande société au monde avec des revenus de près de 300 milliards de dollars en 2015.

Sur le continent, seuls quelques groupes sud-africains, comme Naspers ou Sasol, parviennent à mener des offensives à l’international et commencent à prendre une dimension mondiale. Cevital, le premier groupe privé algérien, qui revendique un chiffre d’affaires de 4 milliards de dollars en 2015, a commencé à prendre pied en Europe, en Amérique du Sud et en Asie, mais il n’est qu’au début de sa mondialisation.

Fusionner pour mieux gagner

Comment accélérer ce mouvement ? McKinsey recommande que les grandes entreprises africaines se rapprochent via des fusions-acquisitions, notamment dans six secteurs : le commerce de gros et de détail, l’agro-industrie, la santé, les services financiers, l’industrie manufacturière et la construction. Car ce sont les domaines où la croissance sera le plus forte, la rentabilité le plus élevée et où la consolidation reste faible. Le cabinet donne quelques chiffres pour étayer son analyse : la consommation des ménages augmentera, d’après ses prévisions, de 3,8 % par an, pour atteindre les 2 100 milliards de dollars en 2025.

Nous sommes plus importants quand nous sommes ensemble

« Avant de chercher à se faire une place au niveau mondial, les entreprises africaines doivent continuer de s’imposer sur le continent, qu’elles connaissent bien, pour y améliorer leurs performances et leur gouvernance », soutient un consultant basé à Casablanca, citant les cas de groupes marocains qui ont mené une expansion rapide en Afrique ces dernières années. D’après lui, « plusieurs États ont déjà favorisé l’émergence de champions nationaux en protégeant leurs marchés domestiques. Cette logique doit désormais être habilement étendue au niveau régional, voire continental, pour accélérer la croissance des groupes africains ».

Favoriser un marché unique panafricain

Dans un entretien accordé à JA, Donald Kaberuka, l’ancien président de la BAD et désormais conseiller du fonds d’investissement TPG/Satya et de l’UA, estime que l’exemple à suivre serait celui de l’avionneur européen Airbus. « Les avions sont certes assemblés à Toulouse [France], mais les différents composants et les services viennent d’un peu partout en Europe », explique l’économiste rwandais, soulignant la nécessité d’accélérer la création d’un marché unique africain : « Nous sommes plus importants quand nous sommes ensemble. » Mais pour réussir à en tirer le plus grand profit, McKinsey estime que les entreprises devront disposer d’une compréhension plus détaillée des tendances sur le revenu des ménages et de leur répartition géographique.

Directrice d’Ipsos Africap, un institut français de sondage consacré au continent, Florence de Bigault estime que les partenariats avec les multinationales peuvent être bénéfiques pour les groupes africains, les grandes multinationales suivant désormais une logique « glocale », c’est-à-dire d’africanisation de leur production en s’alliant à des entreprises locales. « Cela aura un effet vertueux. Les marques internationales peuvent apporter aux opérateurs locaux des normes et des procédés qui leur permettront de devenir de véritables champions régionaux et continentaux », juge-t-elle.

Par ailleurs, le rôle joué par les États dans l’émergence des champions africains est primordial. Ils doivent engager une véritable diversification de leurs économies, accélérer le développement des infrastructures, approfondir l’intégration régionale, créer les talents de demain et assurer une urbanisation saine. Et, par-dessus tout, « ils doivent appuyer les entreprises dans la recherche de financements, car le coût de l’argent est élevé dans nos régions, rappelle Alassane Doumbia, président du groupe agro-industriel ivoirien Sifca. Comment être en compétition avec des pays où l’on peut lever de l’argent à 2 % alors que nous sommes à 6 % ou 7 % ? Comme dans les pays développés, il faut un cadre solide pour que les groupes privés développent leurs activités ».

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