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Abraham Lincoln, Elvis Presley, Ava Gardner… Connaissez-vous les Melungeons, premiers métis d’Amérique ?

Par - à New York

Un violoniste Melungeon de Caroline du Nord dans les années 1850. © Robert Alexander/Getty Images

Descendent-ils des Phéniciens, des Ottomans, de marins portugais ? Ou bien ont-ils à la fois des origines indiennes, africaines et européennes ? Longtemps victimes de discriminations, ces métis des Appalaches sont désormais fiers de leur singularité.

On ne sait presque rien d’eux, et pourtant les Melungeons sont une composante aussi ancienne que méconnue du grand melting-pot américain. Longtemps considérés avec mépris, ces premiers métis de l’Amérique préfiguraient sans le savoir le visage d’un pays où, d’ici à 2050, les Blancs seront minoritaires.

Retour en arrière

Le terme « melungeon » apparaît au XIXe siècle dans les États du Sud (Tennessee, Virginie et Caroline du Nord). Très nettement péjoratif, il désigne des familles métissées, du moins aux yeux de leurs voisins blancs des Appalaches, qui leur attribuent des origines européennes, africaines et indiennes.

Vers 1840, on les accuse d’avoir voté illégalement. Leur avocat exhibe alors leurs « pieds délicats »

Ne ressemblant cependant ni à des Blancs, ni à des Noirs, ni à des Indiens – ils avaient, par exemple, la peau sombre et les yeux bleus –, les Melungeons étaient inclassables. Une hérésie dans un pays qui, en particulier dans le Sud, s’est construit sur une stricte séparation raciale, où tout Noir qui osait approcher de trop près une Blanche était lynché et où tous les non-Blancs étaient victimes de discriminations.

Mais qui sont les Melungeons ? Leurs origines, nimbées de mystère, ont donné naissance aux thèses les plus folles. L’une d’elles, longtemps en vogue, faisait d’eux les descendants de ces marins portugais qui survécurent à la destruction de leur flotte, envoyée en 1665 pour arracher Cuba aux Espagnols. Pour d’autres, ils descendraient de marins phéniciens ayant fui Carthage lorsque les Romains mirent la ville à sac (146 avant J.-C.), ou encore d’esclaves ottomans. Parce qu’une pierre sur laquelle étaient gravés des caractères hébraïques a été trouvée dans le Tennessee, ils pourraient être aussi l’une des tribus perdues d’Israël.

Abraham Lincoln ferait parti de la communauté des Melungeon par sa mère. © Alexander Gardner/Library of Congress

« Autres personnes libres »

L’étymologie du mot « melungeon » est tout aussi incertaine. Selon l’hypothèse la plus répandue, il viendrait du français « mélange ». Pour d’autres, du turc melun can – « maudite âme ». Ou encore de l’afro-portugais malungu, qui désigne un « compagnon de bord » – on en revient à la thèse de descendants des marins portugais…

Même casse-tête lors des recensements ! Au XVIIIe et au début du XIXe siècle, les Melungeons ont été successivement classés dans la catégorie « mulâtres », « autres personnes libres » ou « personnes libres de couleur ». Un journal du Nevada les a même qualifiés de « mulâtres aux cheveux raides ».

Le mystère a peut-être été percé en 2012, avec la publication d’une étude dans le Journal of Genetic Genealogy. Celle-ci affirme que les Melungeons seraient des descendants d’esclaves : hommes d’origine subsaharienne unis à des femmes d’origine européenne au XVIIe siècle, en Virginie. Avec un avantage : les lois sur l’esclavage progressivement introduites dans cet État tout au long du XVIIe siècle stipulant que les enfants bénéficiaient du statut de leur mère, les Melungeons étaient considérés comme libres, à la différence des métis, beaucoup plus nombreux, nés d’un Blanc et d’une esclave noire.

Forcés de mentir sur leurs origines

Toujours selon cette étude, ils auraient invoqué des origines portugaises pour échapper aux discriminations. Ainsi, en 1874, une Melungeon préserva son droit à un héritage en arguant devant la justice qu’elle n’avait pas de sang noir, ce qui l’aurait disqualifiée. Son avocat, Lewis Shepherd, réussit à prouver qu’elle descendait des Phéniciens ayant émigré au Portugal, puis en Amérique. « Les gens de haute race du Sud ne sauraient traiter en termes égaux toute personne qui serait, fût-ce de loin, souillée par du sang nègre, mais ils n’ont pas les mêmes réserves s’agissant d’autres personnes à la peau sombre, comme les Espagnols, les Cubains ou les Italiens », devait-il écrire plus tard.

Elvis Presley ferait également partie des Melungeons. © Bettmann Archive/Getty Images

Une stratégie – ou un stratagème – qui n’a pas totalement épargné aux Melungeons les discriminations en tout genre. Dans les années 1840, plusieurs d’entre eux furent accusés d’avoir illégalement participé à des élections. Ils furent néanmoins acquittés, leur avocat affirmant qu’ils étaient d’ascendance portugaise et exhibant leurs pieds, « aussi délicats et ravissants que ceux d’une femme ».

Il y aurait 50 000 personnes se revendiquant appartenir à la communauté Melungeon

En Virginie, le Racial Integrity Act, en vigueur de 1924 à 1971, les classa parmi les « personnes de couleur », leur appliquant le critère du one-drop rule selon lequel toute personne ayant ne serait-ce qu’une seule goutte (one drop) de sang africain-américain ou indien tombait dans cette catégorie. Ce critère permettait ainsi d’étendre l’interdiction des mariages interraciaux en criminalisant tout mariage entre un Blanc et un non-Blanc.

Fierté et curiosité

Quand ils n’étaient pas victimes de discriminations légales comme les Noirs, les Melungeons, qui avaient pourtant le même mode de vie que leurs voisins blancs des Appalaches, étaient considérés comme différents et, partant, inférieurs. Ce n’est que dans les années 1960, lors de la lutte pour les droits civiques, qu’ils assumèrent leurs particularités, allant jusqu’à en faire un motif de fierté. Une pièce de théâtre narrant leur épopée, Marcher vers le crépuscule, fut jouée tout au long des années 1960 dans le comté de Hancock (Tennessee).

L'actrice Ava Gardner (1922-1990) © Popperfoto/Getty Images

Dès lors, l’intérêt du public n’a cessé de croître, même si l’identité melungeon n’est aujourd’hui revendiquée que par un très petit nombre de personnes – 50 000, selon certaines estimations – et ignorée par l’écrasante majorité de leurs compatriotes. Ces mystérieux Américains ont fait l’objet de plusieurs livres et, en 2007, d’un documentaire, Melungeon Voices. Créée en 1998, la Melungeon Heritage Association aide toute personne en quête de ses origines. Parmi les indices les plus probants de l’appartenance à cette communauté : un lien avec la région des Appalaches et le port d’un patronyme tel que Collins, Gibson, Goins, Mullins ou Denham.

Comme l’explique cette association sur son site, les Melungeons s’étant principalement mariés avec des Blancs, la plupart ressemblent aujourd’hui à des Européens. Certains se considèrent néanmoins comme africains-américains, tandis que d’autres se disent indiens. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui ils n’auraient plus à se cacher dans un pays où de nombreuses personnalités métisses se sont distinguées. Le président Barack Obama, le golfeur Tiger Woods, la chanteuse Mariah Carey… Les métis ont désormais le vent en poupe et n’hésitent plus à brandir avec fierté la richesse de leurs origines.


CES CÉLÉBRITÉS QUI APPARTIENNENT À LA COMMUNAUTÉ MELUNGEON

Le premier à avoir ouvertement affiché des origines melungeons est le pilote Francis Gary Powers, dont l’avion U2 fut abattu au-dessus de l’Union soviétique en 1960, suscitant une crise en pleine guerre froide. Mais de nombreux Américains, beaucoup plus célèbres, feraient partie de cette communauté.

Le pilote Francis Gary Powers © Warren K. Leffler/Library of Congress

Comme Abraham Lincoln, par sa mère, dont il avait hérité le teint mat et les cheveux de jais. Le seizième président des États-Unis (de 1861 à 1865), qui mit fin à l’esclavage, fut, à l’époque, accusé d’avoir du sang noir.

Avec son teint bistre et ses yeux veloutés, le rocker Elvis Presley (1935-1977) ferait partie des Melungeons, bien qu’il soit né à Tupelo, dans le Mississippi, loin de leurs zones de peuplement traditionnelles. Enfin, les noms de la voluptueuse actrice Ava Gardner (1922-1990), du comédien Tom Hanks et de la chanteuse Cher sont fréquemment cités.

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