Tunisie : Youssef Chahed à la recherche d’un second souffle

Par - envoyé spécial

Youssef Chahed lors de la présentation d’un projet d’investissement, le 27 novembre 2016, à l’Ariana, près de Tunis. © fethi belaid/AFP

Six mois après sa nomination, le chef du gouvernement d’union nationale est déjà au pied du mur. Malgré quelques avancées réelles à mettre à son crédit, il va devoir s’affirmer davantage pour pouvoir agir plus efficacement. Mais a-t‑il vraiment les mains libres ?

À peine formée, déjà obsolète ? Alors que Youssef Chahed a fêté, le 25 février, ses six mois à la tête du gouvernement tunisien, son équipe ministérielle a connu un remaniement. Officiellement, l’idée n’était pas à l’ordre du jour. Mais, en réalité, depuis plusieurs semaines déjà, les indiscrétions qui fuitaient indiquaient l’imminence du processus. Chahed ne pouvait ni ne voulait toucher aux équilibres politiques de son gouvernement d’union nationale, qui rassemble son parti, Nidaa Tounes, les islamistes d’Ennahdha, les sociaux-libéraux d’Afek Tounes, ainsi que deux partis de centre gauche, Joumhouri et Al-Massar.

Le temps est compté

Il a eu le loisir d’observer l’attitude et le rendement de ses ministres, et de cerner leurs limites. Il avait déjà tapé une première fois du poing sur la table en novembre, lorsqu’il s’était séparé du ministre des Affaires religieuses, Abdeljalil Ben Salem, qui lui avait été imposé. En cause : des propos peu diplomatiques sur le rôle de la monarchie saoudienne wahhabite dans la propagation de l’intolérance religieuse. Ben Salem n’a toujours pas été remplacé.

 

« Il existe une fenêtre de tir d’ici au 20 mars, date de la fête de l’indépendance, expliquait un familier des arcanes du pouvoir. Les grandes échéances internationales sont passées [la conférence internationale sur l’investissement Tunisia 2020], le congrès de l’Union générale tunisienne du travail [UGTT] vient de s’achever, on y voit plus clair au sujet de la nouvelle direction, qui s’inscrit dans la continuité de la précédente, et le calendrier politique s’est décanté : les municipales se tiendront à la fin de l’année.

Si l’exécutif voulait procéder à des ajustements, il devait aller vite, car il ne lui reste plus qu’une « année utile » pour réformer : 2018 sera dominée par les suites des élections locales, et 2019, fin théorique du bail de Chahed au gouvernement, par la préparation des législatives d’octobre et de la présidentielle de décembre. »

 

Bilan mitigé pour Chahed

Chahed, lui, continue de bénéficier de la confiance du président, malgré un bilan en demi-teinte. On ne peut guère reprocher au plus jeune chef de gouvernement de l’histoire de la Tunisie indépendante – il a 41 ans – de ne pas avoir trouvé d’emblée la bonne formule pour composer son équipe. Chacun sait que celle-ci lui a été en partie imposée. L’agitation sociale, les troubles survenus à la frontière sud, mais aussi une dramatique série de tragédies routières et ferroviaires ont compliqué ses débuts à la tête de l’exécutif : il n’a pas eu d’état de grâce.

À son crédit, le redressement de la situation sécuritaire, entamé sous son prédécesseur, Habib Essid, s’est poursuivi. Le pays n’a plus connu d’attentat majeur depuis quinze mois. Les services de sécurité démantèlent les cellules jihadistes à tour de bras.

Deux ombres au tableau, cependant : d’abord, l’assassinat, en décembre, à Sfax, de Mohamed Zouari, un cadre tunisien du Hamas, spécialisé dans la conception de drones. Les agents, probablement affiliés au Mossad israélien, ont pu opérer avec une facilité déconcertante, ce qui souligne que la Tunisie reste vulnérable. Ensuite, les dysfonctionnements récurrents entre la police, qui arrête peut-être un peu trop rapidement des suspects dans des affaires de terrorisme, et la justice, qui les libère peut-être avec un peu trop de légèreté…

La priorité des élections municipales

Le gouvernement a également réussi à faire voter certaines lois urgentes qui étaient en souffrance depuis des mois ou des années au Parlement, à l’instar du nouveau code des investissements. Et il a aussi arraché, mi-janvier, un consensus sur la loi électorale, qui va permettre la tenue en 2017 des élections municipales, prévues initialement en… 2015 ! « C’est à la fois un signal fort et un geste courageux, souligne un ambassadeur d’un pays européen. Youssef Chahed a agi en homme d’État responsable, il a montré qu’il pouvait surmonter les réticences des partis de sa coalition, qu’on ne sentait pas très enthousiastes à l’idée d’aller aux élections maintenant. »

Yassine Brahim, le dirigeant d’Afek Tounes, dit la même chose : « On ne peut que se réjouir de ce dénouement, auquel Riadh Mouakher, le ministre des Affaires locales, a contribué. Le citoyen est exaspéré par la dégradation de son environnement et de son cadre de vie, directement imputable à la crise des municipalités. » Mais le chef de parti tempère aussitôt : « En revanche, le rendement du gouvernement en matière de lutte contre la corruption, qui était un de ses objectifs prioritaires, laisse à désirer. »

La nouvelle équipe assurait que des têtes allaient tomber. Rien n’a été fait

L’échec est patent : au lendemain de la formation de la nouvelle équipe, en août-septembre 2016, ministres et conseillers du Premier ministre assuraient, officieusement, que des têtes allaient tomber, et certains s’aventuraient même à avancer le nom de l’homme d’affaires Chafik Jarraya. Rien n’a été fait. L’autre grand sujet de préoccupation concerne les comptes publics. L’État est au bord de l’asphyxie financière, et le gouvernement, qui s’était engagé à contenir la masse salariale de la fonction publique dès 2017, a dû battre en retraite lors du vote du budget, sous la pression de l’UGTT.

Populaire auprès des Tunisiens

Chahed est au pied du mur. Il va devoir s’affirmer et agir. Le chef du gouvernement a-t‑il l’étoffe d’un leader ? La question, déjà sur toutes les lèvres il y a six mois, demeure. Venu à la politique sur le tard sans passer par la case du suffrage universel, il n’était pas prédisposé à une ascension aussi vertigineuse. Il n’a pas encore pleinement réussi à fendre l’armure et à créer un lien direct avec les Tunisiens.

« Il jouit d’une bonne image dans l’opinion, observe Hassen Zargouni, le directeur de l’institut de sondages Sigma Conseil. Sa nomination est venue clôturer une séquence émotionnellement pénible et anxiogène de deux mois au cours desquels les Tunisiens ont eu l’impression que le pays n’était pas gouverné. Elle a été un soulagement. Il a bien négocié son discours d’investiture du 26 août, en se posant, sur le fond et sur la forme, comme l’exacte antithèse de son prédécesseur, Habib Essid.

Il a parlé directement au cœur des gens, en dialectal, sans notes, et ponctué son propos de formules qui ont fait mouche. Ensuite, les difficultés se sont amoncelées, il a donné l’impression de les subir, et les Tunisiens ont eu parfois le sentiment qu’on retombait dans les travers et les hésitations de la gouvernance ancienne. »

Manque de soutien partisan 

Chahed a tenté de reprendre la main le 14 janvier, pour le sixième anniversaire de la révolution, en prononçant un autre discours, qui se voulait « fondateur ». Il y annonçait notamment un train de réformes parfois transgressives (la restructuration du système bancaire public incluant la privatisation, à terme, de deux des trois grands établissements de crédit, l’entrée en vigueur de l’accord Open Sky), mais, poursuit Hassen Zargouni, « il a été très mal relayé et a été éclipsé par d’autres événements, si bien qu’il n’a pratiquement pas encore d’impact ».

Au-delà des réglages de la communication du Premier ministre, le problème de Chahed dépasse sa propre personne : il est politique. Son gouvernement manque d’un réel soutien partisan et parlementaire. Sa coalition tire à hue et à dia, et Youssef Chahed semble condamné à subir les effets de l’inextricable crise de Nidaa Tounes, qu’il n’a pas pu résoudre. Comme Habib Essid avant lui.

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