Fermer

Gilbert Achcar : « Daesh, c’est la contre-révolution »

Gilbert Achar, chez son éditeur, le 3 février,à Paris. © Cyrille Choupas/JA

Pour ce professeur de sciences politiques, l’avenir du monde arabe est à gauche. À condition que les progressistes continuent de résister aux islamistes et aux droites conservatrices.

« C’est pour monsieur Gilbert. » Chez son éditeur français, Actes Sud, Gilbert Achcar est comme chez lui. Professeur de sciences politiques à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de l’université de Londres, cet intellectuel franco-libanais d’obédience marxiste vient de publier Symptômes morbides.

La rechute du soulèvement arabe, qui fait suite à l’ouvrage Le peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe, paru en 2013. Pour lui, l’avenir du monde arabe est bien sûr à gauche, à condition que les progressistes parviennent à damer le pion aux islamistes mais aussi aux droites dites laïques.

Jeune Afrique : Faites-vous grand cas de l’héritage nassérien et de ses cousins socialistes arabes ?

Gilbert Achcar : Le nassérisme est une composante majeure de toute conscience de gauche, en Égypte et au-delà. Mais le choix de beaucoup de ses partisans de soutenir le président Abdel Fattah al-Sissi a été une grave erreur. L’héritage de Gamal Abdel Nasser reste aujourd’hui prégnant, à la mesure de l’influence de l’homme à son époque.

Un héritage d’autant plus important que, malgré son autoritarisme, Nasser bénéficie d’une image en partie intacte, car il est décédé avant que la région cesse l’aventure socialiste, là où un Bourguiba en Tunisie a opéré un virage droitier et a dû affronter les syndicats, comme en 1978. Ce qui, en Égypte, a échu à Sadate.

Vous appartenez à une famille politique qui parle souvent d’impérialisme. N’assiste-t-on pas aujourd’hui à l’affirmation de nouveaux appétits impérialistes ?

Ce qui est sûr, c’est que le cycle enclenché en 2011 a par la suite été très fortement influencé par les ingérences des puissances régionales et occidentales. La décision américaine de déléguer aux pays du Golfe le dossier syrien a eu des conséquences directes sur le terrain, en favorisant notamment les forces réactionnaires, si ce n’est intégristes. L’action du Qatar a par exemple pesé lourd en Libye. Quel poids pouvait avoir la société civile née de la révolution face au lobbying et aux financements qataris ?

Il y a chez la jeunesse un goût amer, comme une impression d’inachevé, qui peut expliquer le nombre important de départs vers la Syrie

Par ailleurs, on voit bien que la Russie se comporte en Syrie comme un acteur impérialiste. Moscou montre qu’il est prêt à tout pour soutenir ses alliés et défendre ses intérêts politiques et économiques. Il y a même fort à parier que l’axe Moscou-Téhéran ne tiendra pas longtemps. La concurrence est trop rude et les deux acteurs en viendront bientôt à se brouiller pour s’assurer un monopole sur la question syrienne, exactement comme les Saoudiens et les Qataris en Égypte.

C’est pourquoi l’élection d’un Donald Trump rend les chancelleries et les partis politiques fébriles. Que va-t‑il décider ? Fera-t‑il confiance à Khalifa Haftar en Libye ? Quelle sera sa position par rapport aux Frères musulmans ? Ou encore quelle marge de manœuvre laissera-t‑il à l’Iran ?

Votre livre pourrait inciter au pessimisme. La Tunisie n’est-elle pas un motif d’espoir ?

En Tunisie, en effet, tous les espoirs sont permis. Cela est lié à l’existence d’un puissant mouvement ouvrier autonome qui a permis de guider la révolution en 2011. L’Union générale tunisienne du travail [UGTT, centrale syndicale majoritaire] est un acteur qui a fait la différence lors de l’explosion de 2011. La gauche a joué un rôle important aussi. Elle a su profiter du rapprochement entre islamistes et conservateurs [c’est ainsi que l’auteur définit Nidaa Tounes] pour se placer à égale distance des uns et des autres et jouer pleinement son rôle.

Par ailleurs, la place importante des femmes, code du statut personnel aidant, a mis un frein à la progression islamiste. La société était, disons, préparée. Le tout dans un pays sûrement plus homogène que son voisin libyen sur le plan territorial, doté d’un État avec une importante profondeur historique, contrairement à l’État libyen.

L’espoir n’est plus permis ailleurs ?

Dans tous les pays de la région, l’exigence de l’instauration d’un État démocratique promouvant la justice sociale et l’égalité des sexes est forte. Même en Syrie. Parmi les milliers de réfugiés, il y a beaucoup de jeunes qui ont « voté avec leurs pieds » à deux reprises : en manifestant et en fuyant les violences. Si on leur permet de rentrer chez eux en leur garantissant la liberté politique, ils peuvent construire un État progressiste.

On entend beaucoup parler de « transition » et de « guerre » dans la région. En définitive, ne sommes-nous pas encore face à des révolutions ?

C’est mon avis. Déjà, en 2011, je mettais en garde contre une sorte d’euphorie. Je disais « c’est un début » sur la base de certains indices, comme la continuité du pouvoir militaire en Égypte après la chute de Hosni Moubarak ou la poursuite, un peu partout, des revendications à caractère économique et social, lesquelles n’ont pas été satisfaites.

Aujourd’hui, nous sommes encore au cœur d’un processus révolutionnaire. Ce processus est long, comme l’ont été ceux à l’œuvre dans le passé, comme en Chine ou en France. Dans tout processus révolutionnaire il y a des phases de contre-révolution, comme ce à quoi nous assistons aujourd’hui.

C’est cette phase que vous qualifiez de « symptômes morbides » ?

Je désigne par là certaines dérives. Ce que certains appellent « l’ancien régime » en Égypte pour désigner le pouvoir de Sissi est encore plus dur que l’ancien régime de Hosni Moubarak. Quant à Daesh, c’est un autre exemple, bien sûr. Quoi de plus morbide que Daesh ? Mais cela s’explique. Nous sommes au milieu d’un processus et on remarque que les alternatives à l’ordre ancien peinent à naître.

La gauche arabe a été marginalisée et ne parvient pas encore à être un relais efficace. Je précise que cela ne m’amène certainement pas à regretter l’ordre ancien. Cela n’aurait d’ailleurs aucune logique : le vide politique et les frustrations ont été créés par les régimes ébranlés en 2011, tout comme l’intégrisme a été favorisé par ces mêmes régimes. Tout ce qui arrive devait arriver tôt ou tard.

Daesh est-il le fruit d’une frustration ?

Daesh est un phénomène difficile à expliquer. Dans certains cas, on a l’impression qu’il faudrait convoquer la psychanalyse pour comprendre ses ressorts et l’attrait qu’il exerce. Mais les déceptions et les frustrations jouent en effet un rôle certain. Cela se remarque en Tunisie. Malgré les avancées, il y a chez la jeunesse un goût amer, comme une impression d’inachevé, qui peut expliquer le nombre important de départs vers la Syrie. Encore une fois : toutes les attentes de 2011 en matière de droits économiques et politiques n’ont pas encore été comblées.

Vous refusez donc d’analyser Daesh comme le seul produit d’une lecture religieuse intégriste ?

Des idéologies, il en apparaît de manière régulière. La question, c’est pourquoi elles naissent et pourquoi certaines arrivent à s’implanter et à mobiliser. Étudier Daesh en termes exclusivement religieux, c’est parler des effets et pas des causes.

Vous parlez d’une double contre-révolution. Sous-entendez-vous une sorte d’alliance de fait entre les intégristes et certains régimes ?

Dans le cas du régime syrien, c’est parfaitement clair : il a favorisé Daesh pour se tailler un parfait ennemi, qui nuirait avant tout à la révolution. D’une manière générale, on remarque, comme en Égypte ou au Yémen, que des régimes jouent la carte du « moi ou le chaos ». Par ailleurs, si les pays du Golfe s’opposent sur le terrain à Daesh, on ne peut nier qu’ils nourrissent, pour leurs propres intérêts, une idéologie intégriste, laquelle est un terreau fertile pour un tel groupe terroriste.

Quid du mouvement kurde en Syrie ?

Le PYD [Parti de l’union démocratique, kurde, socialiste] affiche des principes louables, comme une parité impeccable en matière de gestion politique, une laïcité de fait ou encore une politique sociale intéressante. Mais je ne suis pas naïf, contrairement à trop de militants de gauche en Europe. Le PYD est une organisation politico-militaire qui verse malheureusement dans une forme de chauvinisme, laquelle vient, il est vrai, en réaction à un chauvinisme arabe.

Couverture

L’actu n’attend pas !


Couverture

Accédez à toute l'actualité africaine où que vous soyez en souscrivant à l'Edition Digitale de Jeune Afrique

Je m'abonne J'achète ce numéro