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Photographie : Poku Cheremeh, le Ghanéen qui détourne des peintures flamandes pour en faire des œuvres 100% africaines

Déterminé, le jeune homme a fui une école d’architecture américaine pour reprendre ses études d’art en France. © Vincent Fournier/JA

Pas encore diplômé des Beaux-Arts de Paris, ce plasticien ghanéen de 24 ans attire l’attention des professionnels avec des œuvres inspirées de la peinture flamande.

Poku Cheremeh a fait sensation lors du dernier Salon d’automne, en octobre 2016, à Paris. Sous les longs chapiteaux dressés sur l’avenue des Champs-Élysées, l’artiste ghanéen a réussi à surprendre le petit milieu des galeristes avec ses toiles exposées pour la première fois. Des toiles singulières… Au premier abord, on croit faire face à un tableau, et des plus célèbres, puisqu’il s’agit de La Laitière, peinte au XVIIe siècle par le maître hollandais Johannes Vermeer.

Quelques détails clochent pourtant. En y regardant de plus près, on constate qu’il s’agit d’une photographie ; qu’au premier plan, des ignames aux formes généreuses ont remplacé la miche de pain ; que la femme est en fait un homme ; qu’il est noir de peau et que le lait qu’il verse ne sort pas d’une cruche mais d’une noix de coco. Le tout dans ce clair-obscur si cher aux peintres flamands. « Beaucoup ont été choqués », s’amuse quelques mois plus tard Poku Cheremeh, en évoquant les réactions à ce « détournement à l’africaine ».

Des rideaux en cheveux crépus 

L’étudiant en cinquième année à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris reçoit à Saint-Germain-des-Prés, dans son atelier aux dimensions de hall de gare, que peine à réchauffer un convecteur asthmatique. Les dalles centenaires sont jonchées de papier journal maculé de peinture et les murs recouverts d’études anatomiques, avec une obsession certaine pour les cambrures des sauteurs en hauteur. « C’est en rapport avec mon projet actuel », explique-t-il comme une évidence. Il pointe le doigt vers un début de sculpture en pelures d’orange séchées et collées sur une structure de bouteilles en plastique, elle-même en extension au-dessus d’une barre imaginaire.

L’artiste est peu disert sur son art. Il explique seulement qu’il travaille sur une installation prévue pour le printemps prochain, lors de l’édition du festival 100 % organisé au parc de la Villette, dans l’Est parisien, et qui sera cette année consacré à l’Afrique : la reconstitution grandeur nature et « en matériaux inattendus » de la chambre qu’il occupe dans le 14e arrondissement. « Table de nuit en chewing-gum, tabouret en caramel, rideaux en cheveux crépus… », énumère très sérieusement le plasticien. « Je veux exprimer l’histoire de ma vie, ce que je vis et ce que j’ai vécu », déroule Poku, en fil rouge de son œuvre.

Nomade

Et, à 24 ans, il a déjà beaucoup à raconter. Ce nomade a pris l’habitude de voyager depuis la petite enfance. Né à Accra, il entre à l’International School of Paris pour ses années de collège et de lycée. Puis il décide de suivre une formation artistique à Londres mais se heurte à l’autorité paternelle, qui lui intime de rejoindre les États-Unis. Contrarié dans ses plans, il tient un an dans une école d’architecture de Boston, avant d’en claquer la porte et de couper les ponts familiaux pour rentrer à Paris où tout avait commencé. C’est en effet sur les bancs du lycée qu’il avait commencé à tisser les premiers fils de la création, « grâce à une prof anglaise d’arts plastiques qui [l’]a ouvert au monde ».

Ses collages lui permettent de se raconter des histoires. Ses coups de fusain énergiques, d’exprimer sa colère. Il découvre les courants artistiques du nord de l’Europe, les expressionnistes allemands, les baroques flamands, dont les jeux d’ombre et de lumière le fascinent. « J’ai toujours été intéressé par ce qu’elles pouvaient cacher ou au contraire révéler », confie l’esthète à barbichette.

Loin du continent africain

Obscur objet de son plaisir, bien éloigné des couleurs chaudes de cette Afrique qu’il connaît peu. Et quand il cite un artiste du continent, il parle d’Otobong Nkanga, la performeuse nigériane qui a supervisé ses études et qui vit depuis longtemps déjà… entre Paris et Anvers. Dans son bric-à-brac de la rue Bonaparte, sous les coffres en bois d’acajou qui habillent les hauteurs inatteignables du plafond, Poku semble être chez lui. Les premières années parisiennes ont pourtant été difficiles. Pas de « grands frères afro-américains » pour le guider dans ses errances existentielles et stylistiques.

Il a tout à créer. « À commencer par moi-même », souligne-t-il d’un mince filet de voix. Ce temps de réflexion, il le met à profit pour peaufiner son art et raffiner ses propos. Une fois son diplôme en poche, en mai prochain, Poku aurait bien sillonné l’Afrique, pour la découvrir enfin. Il a postulé pour une résidence à Dakar, mais la boussole d’un destin têtu indique une fois encore le Nord. C’est donc à Maastricht, aux Pays-Bas, qu’il va poser ses valises en septembre, pour un an de recherches autour de Jan Van Eyck qui, au XVe siècle, révolutionnait l’art du portrait avec un réalisme minutieux et dans ce clair-obscur qui plaît tant au Ghanéen.

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