Cameroun : Akere Muna, futur candidat à la présidentielle ?

Par - envoyé spécial à Yaoundé

Le 15 février, Akere Muna dans son bureau à Yaoundé. © Jean-Pierre Kepseu/JA

Avocat et figure de proue de la lutte anticorruption depuis plus de quinze ans, Akere Muna est familier des arcanes de la vie politique. Mais quand ses proches le pressent de concourir à la magistrature suprême, l’intéressé, prudent, souhaite y réfléchir à deux fois.

Nous sommes à Accra, au Ghana, le 7 janvier. Élu un mois plus tôt après plusieurs tentatives infructueuses, Nana Akufo-Addo vient d’être investi à la tête du pays. Parmi les invités présents ce jour-là, un avocat camerounais de 64 ans, Akere Muna. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps, ils sont amis. Le premier glisse au second : « Alors, Akere, quand donc viendra ton tour ? »

Un homme prudent

Akufo-Addo n’est pas le premier à avoir décelé chez le Camerounais le potentiel pour passer du statut d’homme de loi à celui d’homme d’État. Son frère Bernard, de douze ans son aîné, lui serine la même mélodie depuis plusieurs mois. La symphonie d’un nouveau monde pour Akere, celui de la politique, que Bernard pour sa part connaît bien. Ancien membre du Social Democratic Front (SDF), où il a milité aux côtés de John Fru Ndi avant de l’affronter, il a porté les couleurs de l’Alliance des forces progressistes (AFP) à l’élection présidentielle de 2011. « J’essaie de convaincre Akere de s’engager, explique-t-il, mais nous sommes différents. Je suis un va-t-en-guerre. Lui est plus mesuré et prudent. »

Cette différence de caractère est ancienne. Leur père, Solomon Tandeng Muna, Premier ministre du Western Cameroon puis vice-président de la République fédérale du Cameroun, l’avait très tôt remarquée. Avec l’âge, Solomon s’était adouci. Plus proche d’Akere qu’il ne l’était de Bernard, cet enfant têtu qui osait lui tenir tête, l’enseignant devenu homme politique a transmis à ses fils les mêmes valeurs : l’humilité, l’excellence et la discipline.

Une enfance sous le joug de la discipline

De cette jeunesse, les deux frères gardent des souvenirs très précis. Lorsqu’il faut se rendre au collège, à quelques kilomètres, pas question de réquisitionner une voiture de l’État. C’est à pied que se fera le chemin. « Nous avions des chaussures usées, nos vêtements étaient souvent ceux de nos aînés, et, surtout, il nous fallait être les meilleurs », raconte Akere Muna derrière son bureau de Yaoundé, au premier étage de la fondation qui porte le nom de son père, décédé en 2002.

« Un jour, je suis rentré de l’école en disant que j’étais fatigué. Mon père était en réunion avec des personnalités. Dès qu’il l’a su, il m’a envoyé chercher et m’a sermonné en me disant qu’à mon âge je ne pouvais pas dire que j’étais fatigué. Cela m’a valu plusieurs coups de bâton, devant les invités ! » se souvient-il. « Notre père était très attaché à la discipline et à l’excellence, confirme Bernard. Quand j’étais tout jeune, il m’a envoyé travailler comme “boy” chez un cousin ! J’ai détesté, mais je comprends aujourd’hui que cela fait partie des fondements de notre réussite. »

Tu peux être balayeur. L’important, c’est que les gens s’arrêtent pour constater que la rue est vraiment propre

À la sortie du lycée, Akere choisit le droit. Baccalauréat anglophone en poche, il s’envole pour l’American University de Washington, où il obtient une licence en relations internationales en 1975. Il s’installe ensuite en Angleterre, où il est formé au métier d’avocat au sein de la prestigieuse école Lincoln’s Inn, se spécialise en droit commercial international et en droit international privé et public. Admis au barreau anglais en 1978, il met fin à son aventure britannique et rentre au Cameroun.

 

Après quelques péripéties avec l’administration de son pays, qui, méfiante, considère son diplôme comme un faux, il finit par obtenir gain de cause et intègre le cabinet de son frère Bernard. En 1984, l’affaire familiale est rebaptisée Muna, Muna and Associates – c’est aujourd’hui encore l’une des plus en vue du Cameroun. Comme son frère avant lui, Akere est élu bâtonnier en 1997. Mais il s’illustre surtout de plus en plus dans la société civile.

Militant panafricain

En 2000, il fonde la section camerounaise de Transparency International (TI), association qui plaçait le pays, en 1998 et 1999, à la dernière place de son classement mondial de la corruption. Alors que Yaoundé envisage sérieusement une action en justice contre cette organisation, Akere Muna prend le contre-pied et invite les dirigeants de l’ONG à venir au Cameroun pour expliquer leur démarche. C’est un succès : le président de TI rencontre le Premier ministre au Palais des congrès de Yaoundé. Le nom d’Akere Muna est désormais associé à la lutte anticorruption.

« Cela a été une période difficile : nous avons perdu jusqu’à 80 % de notre clientèle, qui pensait qu’être en affaires avec nous déplairait au gouvernement », se souvient l’avocat devenu, en 2005, vice-président de TI. Rédacteur de la convention de l’Union africaine sur la prévention et la lutte contre la corruption, Akere Muna est en outre élu président de l’Union panafricaine des avocats (UPA) en 2005, puis président du Conseil économique, social et culturel de l’Union africaine (Ecosocc). En 2014, il est nommé par TI président du conseil de la Conférence internationale anticorruption (IACC) pour un mandat de six ans.

L’excellence dans la tradition familiale

Avoir un curriculum vitae long comme le bras, c’est un peu une tradition familiale. Daniel, le plus âgé des frères, chirurgien, décédé en 2009, a été président du conseil de l’ordre des médecins du Cameroun et a fondé à Douala l’un des plus anciens hôpitaux privés d’Afrique centrale, la polyclinique Bonanjo, rebaptisée depuis Daniel Muna Memorial Clinic. Bernard a occupé la fonction de bâtonnier du Cameroun en 1986, puis de procureur adjoint au Tribunal pénal international pour le Rwanda, avant de présider la commission d’enquête des Nations unies en Centrafrique, en 2014. Walinjom, un autre des frères aînés, est ancien président de la Société africaine de cardiologie. Quant à la cadette, Ama, elle a été secrétaire d’État au Commerce puis ministre des Arts et de la Culture jusqu’en octobre 2015.

Sans réforme du code électoral, il est quasiment impossible de gagner

« Notre père, qui était enseignant à la base, nous a inculqué l’idée du service public », explique aujourd’hui Akere. « Il disait : “Tu peux être balayeur. L’important, c’est que les gens s’arrêtent pour constater que la rue est vraiment propre” », renchérit Bernard. N’y a-t-il qu’un pas du service public au service de l’État ? Akere Muna n’a en tout cas pas rechigné à défendre ce dernier en tant qu’avocat dans plusieurs affaires, ce qui lui a permis de rester en bons termes avec le président Biya, qu’il a discrètement conseillé à plusieurs reprises.

Cerné en politique

« Quand c’est en accord avec mes principes, je ne vois pas pourquoi je refuserais de défendre l’État camerounais, justifie-t-il, évoquant l’affaire Albatros, du nom de l’avion présidentiel acheté en 2001 dans des conditions litigieuses. En revanche, cela m’est arrivé de me retirer d’un dossier, comme lors de l’affaire Abacha au Nigeria, dans laquelle je me suis vite rendu compte qu’il était question d’argent sale et de fonds détournés. »

Si nous continuons à renier l’Histoire, alors nous ne serons jamais unis, les divisions persisteront, et nous perdrons la paix

Franchira-t-il le Rubicon pour se jeter dans le marigot politique camerounais ? L’homme au nœud papillon assure, souriant, y réfléchir. Il écrit des tribunes sur la catastrophe ferroviaire d’Eseka ou sur la crise anglophone, prend conseil dans sa demeure de Yaoundé, entre un dîner entre amis et une soirée passée à écouter de la soul des années 1970. C’est sans doute dans ce même salon spacieux, à deux pas d’un bar bien garni et sous les photos de ses parents et de ses deux filles, Lydia et Kandi, qu’il finira par prendre sa décision, après avoir longtemps pesé le pour et le contre.

Pas de place pour les nouveaux candidats ?

Les candidatures indépendantes étant interdites au Cameroun, il lui faudra alors intégrer une formation politique. Pourrait-ce être l’Alliance des forces progressistes (AFP) ? Entre un SDF mal en point et un RDPC (au pouvoir) tout-puissant, l’équation est loin d’être simple, d’autant que son patronyme pourrait être un frein autant qu’un atout.

« Sans réforme du code électoral, il est quasiment impossible de gagner. Or je n’ai pas l’habitude de me lancer dans un scrutin si je ne peux pas le remporter », conclut-il. Peut-être faudra-t-il plus qu’un frère va-t-en-guerre ou qu’un ami devenu président pour le faire passer du barreau aux urnes.

 


CONTROVERSÉ PARMI LES ANGLOPHONES

Un de ses amis en est persuadé : le principal atout d’Akere Muna, dans l’optique d’une bataille présidentielle, est qu’il est né dans l’actuelle région du Nord-Ouest, au sein de l’ancien Cameroun anglophone. « Je pense qu’il est le mieux placé pour créer un pont entre les francophones et les anglophones dans la conjoncture actuelle », ajoute son frère Bernard.

Le fait que les deux hommes aient été engagés par le Consortium de la société civile anglophone, fer de lance de la contestation, pour défendre ses leaders dans le procès pour incitation à la rébellion qui les oppose à l’État – qui a été reporté au 23 mars – ne doit sans doute rien au hasard.

L’ombre du père

Mais les Muna peuvent-ils tirer un bénéfice politique de la crise anglophone ? Tous ne sont pas de cet avis, et le nom de leur père pourrait porter préjudice. Si certains voient en ce dernier une icône ayant œuvré pour la réunification du pays, d’autres considèrent son action comme un crime impardonnable.

S’engager en faveur des leaders du consortium changera-t-il la donne ? Les Muna se démènent en tout cas pour obtenir la libération de leurs clients, notamment au niveau diplomatique. Les deux frères ont également entrepris de publier les Mémoires de leur père. « Si nous continuons à renier l’Histoire, a récemment écrit Akere Muna dans une tribune, alors nous ne serons jamais unis, les divisions persisteront, et nous perdrons la paix qui nous est si chère. »

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