Côte d’Ivoire : Wattao l’insubmersible

Par - à Abidjan

Issiaka Ouattara à Yamoussoukro, alors que des soldats ont de nouveau manifesté leur colère dans plusieurs villes du pays, le 17 janvier 2017. © SIA KAMBOU/AFP

On l’avait dit fini, condamné au silence et à la disgrâce alors qu’il avait été l’un des maîtres du Nord. Mais le controversé Issiaka Ouattara n’est pas homme à se laisser oublier. Nommé fin janvier à la tête de la Garde républicaine, il est redevenu l’un des piliers de l’armée.

Il est sans doute le chef militaire le plus connu des ex-Forces nouvelles. À la tête de la zone Vavoua-Séguéla, il a été pendant près d’une décennie l’un des maîtres du Nord. Un comzone que sa carrure imposante (1,90 m), ses fières dents du bonheur et ses multiples frasques ont rapidement fait connaître hors de l’ancienne rébellion. Longtemps, Issiaka Ouattara – dit Wattao – a même fait le bonheur des médias.

Il était partout : en interview dans la presse locale, dans un long reportage diffusé à la télévision française, à la une du magazine people ivoirien Life avec son husky… Mais, depuis trois ans, l’homme se faisait discret, respectant ainsi les consignes des plus hautes autorités de l’État, que ses sorties médiatiques avaient fini par exaspérer. Si bien qu’en ce début de février il a fallu batailler ferme pour le rencontrer, et promettre de respecter son « devoir de réserve ».

« Ni un illettré ni au vaurien »

Tenue de sport, cigarette aux lèvres et café à la main, Wattao, 47 ans, reçoit dans sa résidence de Marcory, une commune aisée d’Abidjan. L’endroit est cossu, mais un tantinet décati. Un invraisemblable fatras encombre son salon. Sur les murs, les photos de ses huit enfants, de lui posant avec son « frère » Guillaume Soro, de lui avec le président Ouattara, qu’il promet d’« accompagner jusqu’au bout ».

Les jeunes ne l’ont pas tous connu mais ont tous entendu parler de lui. »

Dehors, dans la cour, ses dix chiens ne cessent d’aboyer, tout comme ses téléphones portables ne cessent de sonner. On passe lui montrer des casques, les nouvelles tenues de sport pour les soldats, on vient « lui faire un bisou » et discuter scolarité des enfants… Famille, collaborateurs, amis… Le va-et-vient est incessant. C’est qu’en ce début de 2017 Wattao est revenu sur le devant de la scène. Le 27 janvier, alors que beaucoup le pensaient mis à l’écart, il a été propulsé à la tête de la Garde républicaine. Mais ces dernières années ne furent pas linéaires.

Une image de mauvais élève

En 2011, comme les autres chefs rebelles, il avait été nommé au sein de l’armée régulière. Il fut d’abord commandant en second de la Garde républicaine, puis, en 2013, commandant adjoint du Centre de coordination des opérations décisionnelles (CCDO), une force mixte de près de 800 hommes, bien équipée, chargée de sécuriser Abidjan. Mais, un an plus tard, il était débarqué et envoyé à l’Académie royale militaire de Meknès, au Maroc. À l’époque, les médias avaient abondamment glosé sur sa « descente aux enfers ».

Cette période, il se plaît aujourd’hui à la commenter, copies d’examens en main : 18 sur 20, 19 sur 20… « Ma pire note a été un 14 sur 20, sur les blindés. Pas vraiment mon domaine, sourit-il. Au début, les gens ont dit qu’on avait voulu m’éloigner. Mais à toute chose malheur est bon. Cette formation est tombée à pic pour moi. J’en avais besoin pour me mettre à niveau. Pour montrer que, contrairement à ce qu’ils pensent, nous ne sommes pas tous des illettrés et des vauriens. »

Car s’il est une chose que Wattao relève souvent, c’est cette condescendance que l’on n’a pas toujours soin de lui cacher dans les cercles du pouvoir. À Abidjan, nombreux sont ceux qui se sont résolus à composer avec lui, qui redoutent l’influence qu’il a conservée sur la troupe, mais qui regrettent que son parcours ne renvoie pas l’image d’une armée professionnalisée.

Les ex-rebelles délaissés ?

En 2015, après dix mois passés au Maroc, Wattao rentre au pays sans tambour ni trompette. L’heure est à la marginalisation lente mais progressive des ex-rebelles. Certains de ses anciens compagnons d’armes sont épinglés par la justice (lire ci-dessous). Lui est controversé et semble tombé en disgrâce. Un ancien cadre politique de la rébellion raconte : « On avait l’impression que beaucoup de ministres ou barons du RDR [Rassemblement des républicains, au pouvoir] avaient oublié qu’on avait contribué à les mettre au pouvoir.

Certains allaient jusqu’à dire qu’ils n’avaient de reconnaissance qu’envers Ouattara et Bédié. Pour les petits qui ont combattu, ce genre de sorties a été très mal perçu. On n’efface pas dix ans d’un simple coup d’essuie-glace ! » Mais notre interlocuteur, pas plus que Wattao lors du long entretien qu’il nous a accordé, ne se risquera pas à critiquer le chef de l’État. Bien au contraire.

Pour l’ancien comzone, tout s’accélère début janvier 2017. Des mutineries éclatent à Bouaké, Korhogo, Daloa et Abidjan. Des soldats réclament le paiement de primes et des meilleures conditions de vie. C’est le ministre de la Défense, Alain-Richard Donwahi, qui est envoyé à Bouaké pour négocier avec les mutins. Surprise : Wattao l’accompagne. « C’est sûr qu’il jouit encore d’une aura au sein de cette armée dans l’armée qu’est l’ancienne rébellion, explique un expert militaire français. Les jeunes ne l’ont pas tous connu mais ont tous entendu parler de lui. »

Promu par Ouattara

« Quand on est arrivés, les jeunes étaient très virulents. Beaucoup se sentaient abandonnés. Je leur ai dit que lorsque l’on aime son pays, on ne doit pas faire cela, que l’on ne fait que renforcer ses ennemis », se souvient l’ancien mutin… Donwahi, continue-t-il, n’a pas été pris en otage, contrairement à ce qui s’est dit. « Il y a eu quelques excités, manipulés par des personnes qui voulaient faire capoter les négociations, mais c’est tout. »

On avait compris que Gbagbo se maintiendrait au pouvoir même si une majorité de la population ne l’avait pas choisi. »

Il tient au passage à saluer le mérite de Donwahi : « Ce n’était pas facile pour un civil d’aller discuter avec ces éléments. Mais, à la différence de beaucoup de politiques, il est ouvert à la discussion. Je suis sûr que l’on pourra travailler en bonne intelligence avec lui. » Dans la foulée, Alassane Ouattara accède aux revendications des mutins, et des têtes tombent dans la hiérarchie militaire. Trois semaines plus tard, certains anciens comzones sont promus. Wattao, lui, hérite de la Garde républicaine.

Un proche de Soro

Cette nomination, il la prend « un peu comme une récompense », lui qui semble être en quête permanente de reconnaissance et qui paraît avoir sans cesse le besoin de prouver qu’il est « capable ». Et que pense-t-il de ces rumeurs qui ont parfois vu la main de Guillaume Soro derrière la grogne des militaires (l’ancien chef de la rébellion était alors en pleine campagne pour sa réélection à la tête de l’Assemblée nationale) ? Soro aurait-il pu chercher à mettre en garde le chef de l’État s’il choisissait de ne pas le soutenir ? Les deux hommes sont très proches, surtout depuis qu’un attentat a visé l’avion de Soro, le 29 juin 2007 (ce jour-là, c’est Wattao qui l’avait sorti de l’appareil), et l’hypothèse fait rire l’ancien comzone.

« Ce sont des sottises ! Mais c’est toujours comme ça aujourd’hui : même celui qui se fait gifler par sa femme dit que c’est la faute de Guillaume Soro. Il faut trouver un bouc émissaire, alors que l’on ferait mieux de se concentrer sur les vrais problèmes, sur les causes réelles de ces mutineries et sur le mal-être des soldats qui dure depuis les années 1990. » De fait, les répliques du mouvement de colère du 6 janvier ont touché successivement les différents corps de l’armée. Le 7 février, ce sont les forces spéciales, un corps d’élite, qui se sont soulevées à Adiaké (Est) pour réclamer « leur dû ».

Apprenti mécanicien

Wattao s’y connaît en mutineries… Pour ce Koulango originaire de Doropo, une commune située dans l’extrême nord-est du pays, l’histoire démarre très tôt. Sa famille est nombreuse et modeste. Le père est commerçant, et les visiteurs se pressent dans la cour familiale. Parmi eux, des gendarmes, dont le jeune Issiaka admire les képis. Très vite, il veut devenir comme eux. École coranique, puis « école des Blancs » à Agboville. Il s’arrête en cinquième, contre l’avis du paternel, parce qu’il veut contribuer à l’effort familial.

Il apprend donc la mécanique et, en 1986, grâce à un ami, il est recruté dans un garage militaire à Abidjan. À 18 ans, il effectue son service militaire. « À l’époque, raconte-t-il, cela durait un peu moins de deux ans. À la fin, beaucoup demandaient à rester dans l’armée, mais seuls ceux qui avaient des parents bien placés et des relations y parvenaient. »

Engagé après la mutinerie de 1990

En 1990, ceux qui sont renvoyés à la vie civile exigent d’être engagés. C’est la première mutinerie de Wattao. « Pour nous, les enfants de pauvres, c’était notre seule chance d’entrer dans l’armée. » Félix Houphouët-Boigny a 85 ans, il cède. Tous ou presque sont engagés. Issiaka Ouattara devient fantassin et découvre le judo, « pour calmer [son] tempérament de bagarreur ».

Son entraîneur à la Société omnisports de l’armée est japonais et ne parvient pas à prononcer correctement son nom de famille. Ce sera donc « Wattao ». Dans l’armée, l’intégration de tous ces jeunes prend du temps, et la guerre de succession qui s’ouvre après la mort du Vieux et qui oppose Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara pourrit l’atmosphère.

En 1999, Wattao participe à la grogne des soldats ivoiriens de la mission de l’ONU en Centrafrique (Minurca), qui, de retour en Côte d’Ivoire, réclament le paiement de primes impayées et d’arriérés de soldes. Déjà. L’un des principaux meneurs du mouvement est un certain Ibrahim Coulibaly, dit IB, un sergent alors affecté à la garde personnelle de plusieurs personnalités, dont celle des enfants du Premier ministre, Alassane Ouattara, au début des années 1990.

Prisonnier du régime de Robert Gueï

Devenu président, Bédié sous-estime la colère. La mutinerie se transforme en coup d’État, et Robert Gueï prend le pouvoir. Wattao fait partie de sa garde rapprochée. Mais lorsqu’il apparaît clairement que Gueï entend s’éterniser, « c’est la discorde ». Nommé attaché militaire au Canada, IB est écarté. Suspectés de vouloir faire tomber Gueï, Wattao et ses camarades sont arrêtés.

« Pour eux, IB a failli en préférant partir au Canada et en les laissant derrière eux », analyse un observateur d’une époque dont Wattao se souvient avec amertume. « J’ai fait deux mois de prison au camp militaire d’Akouédo, à la Poudrière.

Deux mois pendant lesquels j’ai été humilié et torturé. Beaucoup de nos camarades sont morts à ce moment-là, et j’en ai gardé des séquelles physiques, dit-il en exhibant ses cicatrices. Je me suis promis que plus personne ne s’amuserait jamais avec ma vie. » C’est à cette époque aussi, sous la présidence de Gueï, qu’il rencontre Guillaume Soro : « C’était un soir à Marcory, à la Pâtisserie abidjanaise. Tout le monde le connaissait : il avait été le leader de la Fesci [syndicat étudiant], il était bouillant et j’admirais son courage. On a échangé nos numéros et on est restés en contact. »

Leader rebelle sous Gbagbo

L’arrivée de Laurent Gbagbo au pouvoir change définitivement la donne. Ce dernier ne fait pas confiance au groupe d’anciens officiers formés par Wattao et ses camarades qu’il accuse – à raison – d’avoir participé à une première tentative de coup d’État en 2001. Avec d’autres compagnons d’armes visés par la justice militaire, il s’exile au Burkina. C’est là que la future rébellion est créée.

« On avait vu dans quelles conditions Gbagbo avait été élu [les candidatures de Bédié et de Ouattara avaient été invalidées] et compris qu’il se maintiendrait au pouvoir même si une majorité de la population ne l’avait pas choisi, se justifie Wattao. On savait que nos parents nordistes allaient continuer à souffrir, à être stigmatisés, et parfois tués. »

La Côte d’Ivoire sombre alors dans la violence. En septembre 2002, le pays est coupé en deux. La rébellion fomentée depuis Ouaga par d’anciens officiers plusieurs fois mutins, comme Wattao, a échoué à prendre le pouvoir et fait de Bouaké son fief. « Au début, se souvient l’un d’entre eux, on était à peine une cinquantaine. »

Deux leaders émergent : IB et Soro. « On n’a pas mis longtemps à choisir entre celui qui était avec nous sur le terrain et celui qui était à l’étranger [IB est plusieurs fois contraint à l’exil, en Europe mais aussi au Bénin et au Ghana] », poursuit notre source, toujours proche de Wattao.

Accusé par Amnesty International

Sur le terrain, justement, la violence empire, et les rapports accablants des ONG se succèdent. Et il en est un sur lequel Wattao a plusieurs fois été interpellé : celui dans lequel Amnesty International dénonce notamment « l’exécution sommaire d’une soixantaine de gendarmes par des éléments armés du Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire [MPCI, un des mouvements rebelles] », à Bouaké, en octobre 2002.

Au moment des faits, Wattao était, avec Chérif Ousmane, l’un des maîtres de la ville. Selon plusieurs témoignages, les gendarmes étaient désarmés, mais Wattao a toujours démenti par voie de presse, affirmant que le MPCI avait eu affaire à des hommes en armes. Autre dossier dans lequel son nom revient fréquemment, celui du fameux casse de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), à Bouaké, en 2003.

À l’entendre, il n’a là non plus joué aucun rôle, même si des témoins avaient à l’époque raconté dans la presse qu’il était sur place. Pas forcément parmi les braqueurs, mais il n’aurait rien fait pour les arrêter.

« Gros serpent »

À Bouaké, Wattao dirige le bataillon Anaconda, puis devient chef d’état-major adjoint des Forces armées des FN, autrement dit la branche armée de la rébellion. Quand Zacharia Koné est limogé, en 2008, il le remplace en tant que comzone de la zone Centre-Ouest. C’est de cette région qu’il mènera, en 2011, en pleine crise postélectorale, l’une des offensives sur Abidjan. Et, le 11 avril de cette même année, quand Gbagbo tombe, c’est Wattao que l’on voit lui enfiler une chemise aux couleurs chatoyantes sous les flashs des appareils photo et l’œil des caméras.

Quinze ans après le début de la rébellion, droit dans ses bottes, « Saa bélébélé » (« gros serpent », en bambara, un autre de ses nombreux surnoms) dit ne pas avoir de regrets malgré les années de guerre et les nombreux morts. Il pense que, « à ce moment-là et dans ce contexte-là », il n’avait pas d’autre choix que de prendre les armes. Pourrait-il être tenté par la politique ? « Non, rétorque-t-il. Chacun sa place. »

Lui qui a la réputation d’être un bon vivant et d’aller volontiers se détendre dans la villa qu’il a, comme tant d’autres, achetée à Assinie, dit n’avoir plus qu’une hâte : prendre sa retraite et aller s’occuper de ses champs. En attendant, le voici devenu l’un des hommes les plus puissants de l’armée. Sera-t-il à la hauteur ?