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Maroc : le Macaal, un musée sans frontières

Par - envoyé spécial à Marrackech

Le Marocain Mohamed Tabal, autodidacte, peint ses tableaux en état de transe, « guidé par la musique gnaoua ». © collection fondation alliances

Ouvert à Marrakech à l’occasion de la COP22, le Macaal, un centre d’art contemporain voulu par l’homme d’affaires Mohamed Alami Lazraq, souhaite pousser les créateurs du continent au dialogue.

Pour l’Afrique, le Maroc a aujourd’hui les yeux de Chimène. Fort opportunément inauguré lors de la conférence sur le climat de Marrakech (COP22), le Musée d’art contemporain africain Al Maaden, désormais connu sous l’acronyme Macaal, a ouvert ses portes fin 2016 avec une exposition-manifeste intitulée « Essentiel Paysage ». C’est dire toute l’ambition de cette nouvelle institution dans la vie culturelle du Maroc et du continent.

Créé par la Fondation Alliances, à l’initiative de Mohamed Alami Lazraq, PDG du groupe immobilier du même nom, le musée est installé dans un ancien bâtiment administratif de l’entreprise, à Al Maaden Golf Resorts, sous la protection rassurante des sommets de l’Atlas. Dirigé par le très dynamique Mostafa Aghrib, il offre quelque 900 m2 d’exposition, à deux pas d’un vaste parc de sculptures où le visiteur pourra déambuler entre les œuvres monumentales de Mahi Binebine, Hassan Darsi, Moataz Nasr, Yazid Oulab, Daniel Hourdé, Claude Gilli, etc.

Connecter le Nord au Sud

« Ce grand projet d’art africain a été imaginé il y a plus de quatre ans, rappelle Aghrib. Nous ne nous positionnons pas en donneurs de leçons, nous voulons apporter une couleur. Considéré comme marginal, naïf, voire artisanal, l’art africain a souvent été mis de côté dans l’histoire de l’art. Notre objectif n’est pas tant de résister à une vision du monde, mais plutôt de mettre en valeur un patrimoine artistique. » L’initiative est d’autant plus originale qu’il existe toujours une solide frontière psychologique entre l’Afrique dite « du Nord » et l’Afrique dite « subsaharienne » – comme si l’une pouvait se penser sans l’autre alors même que le Sahara fut, et demeure, une zone d’intenses échanges.

Le modèle de subvention est en voie de disparition, nous voulons travailler en bonne intelligence sans être dans une démarche de Téléthon.

« Quand on dit “Afrique”, cela nous inclut, poursuit Aghrib, il faut franchir cette barrière mentale. En allant vers le sud, les Marocains ne font que redécouvrir la complexité de leur histoire. » Le commissaire Brahim Alaoui ne dit pas autre chose quand il écrit : « L’exposition “Essentiel Paysage” se propose de connecter entre eux les artistes de ce continent et de mettre en valeur la dimension africaine de notre culture au moment où le Maroc renforce ses liens panafricains et les place au cœur de ses choix stratégiques. » Accrochée dans l’escalier, l’œuvre Love Supreme (2007), de Mohamed El Baz, résume, au fond, une belle ambition polysémique : une fenêtre ouverte, un néon lumineux en forme de carte de l’Afrique et un titre qui renvoie à l’album somptueux de John Coltrane, africain-américain. Tout est dit.

Conscience environnementale  

Attendue, la première expo du Macaal a été pensée pour coller au plus près à ces objectifs comme au souci environnemental dicté par la COP22. Qu’elle fût réussie, dans ces conditions, n’était pas certain. Elle l’est pourtant, en réalisant un équilibre peu évident : à la fois nationale et très ouverte, moderne et contemporaine, elle privilégie la pédagogie sans être trop didactique. En cinq étapes – Nature contée ; L’arbre de la vie ; Recycler, résister ; L’homme et la mer ; Nature en devenir –, « Essentiel Paysage » permet d’arpenter l’histoire artistique du Maroc – des artistes singuliers d’Essaouira aux écoles de Tétouan et de Casablanca – et de se rendre compte qu’à travers les années elle partage plus que de simples thématiques avec l’histoire de l’Afrique tout entière.

Plus soucieux d’être juste que d’être exhaustif, le commissaire a fait le choix d’œuvres fortes et de qualité. Surtout, il a veillé à ce qu’elles ne soient pas isolées mais dialoguent entre elles, quelle que soit la distance géographique séparant théoriquement les artistes. C’est ainsi que les Night Singers du Camerounais Barthélémy Toguo chantent en écho avec les oiseaux de la Femme surchargée du Congolais Pierre Bodo et que l’on se perd avec délectation dans les feuillages ésotériques du Marocain Abderrahim Yamou (Cellules rouges et vertes).

Exploiter le potentiel artistique africain

La question de la protection de l’environnement – et du recyclage des déchets en art, tendance propre au continent – offre une belle occasion de présenter les travaux des Béninois Fabrice Monteiro et Romuald Hazoumé comme ceux de Sammy Baloji (RD Congo) et de Nyaba Léon Ouédraogo (Burkina Faso). Mais c’est bien au Marocain Mounir Fatmi que l’on doit l’une des œuvres les plus fortes de l’exposition : avec le triptyque Racines 01, il crée un enchevêtrement de câbles coaxiaux maintenus par des attaches, métaphore d’une société future où l’on peut à la fois se perdre et se retrouver.

« Essentiel Paysage » s’achèvera en mars 2017 et, au-delà du battage médiatique permis par la COP22, le Macaal entend s’installer dans un rythme de croisière de deux expositions temporaires par an. Si pour l’heure le budget n’est pas rendu public – « Nous ouvrons à peine, affirme Mostafa Aghrib. Nous sommes en pleine étude du budget, on en reparlera en 2017-2018… » –, l’objectif du musée est de trouver sa propre voie en matière de financement.

Sortir du système des dons

« Le Maroc, comme de nombreux pays africains, a hérité du modèle de subvention propre aux pays européens qui permet à peine de maintenir l’état des lieux, tranche Aghrib. Ce modèle est en voie de disparition, nous voulons travailler en bonne intelligence avec les mécènes, les pouvoirs publics… sans être dans une démarche de Téléthon qui consisterait à dire : “Donnez-nous, nous sommes pauvres.” Il faut aller chercher d’autres modes de financement, collaborer avec des institutions, créer un réseau, favoriser des synergies. Ce changement est au cœur de mon combat. »

On oublie souvent qu’on développe des éléments de langage très sophistiqués et que l’on reste dans une bulle intimidante par rapport aux non-initiés. »

Séduit par le modèle des Kunsthalle allemandes (des centres d’art sans collection permanente), le Macaal fonctionne actuellement sur des fonds à 100 % privés. Doté d’une petite boutique, il est accessible pour 40 dirhams (environ 3,70 euros), 20 pour les étudiants, et emploie une quinzaine de personnes. « Nous souhaitons être un partenaire de contenu avec les autorités publiques, pas un partenaire de survie », poursuit Aghrib. Avec un volet éducatif pensé pour les jeunes et des visites guidées gratuites, le Macaal entend aller vers les Marocains et les rapprocher d’un monde qu’ils ignorent pour la plupart.

Transmettre à la nouvelle génération

« Le malheur de bien des institutions, c’est d’être déconnectées du grand public, soutient Aghrib. On oublie souvent qu’on développe des éléments de langage très sophistiqués et que l’on reste dans une bulle intimidante par rapport aux non-initiés. C’est bien beau de rendre l’accès gratuit pour les écoles publiques, mais il ne faut pas oublier qu’elles n’obtiennent pas forcément les autorisations administratives pour venir et qu’elles ne peuvent pas payer les moyens de transport.

Nous, on va à la rencontre des enseignants, on regarde leurs programmes et on essaie de déterminer comment ils peuvent utiliser l’art pour leurs cours. Ce sont eux qui vont devenir médiateurs. Nous sommes dans un rapport d’échange, d’écoute, et nous savons que les enfants vont ensuite ramener leurs parents et servir de guides. Il s’agit de former un public pour le futur. »

Pour la Fondation Alliances, et par ricochet pour l’entreprise du collectionneur Mohamed Alami Lazraq, qui aurait en sa possession plus de 2 000 œuvres d’art, le Macaal représente une belle vitrine. D’ailleurs, la prochaine exposition, prévue jusqu’en septembre, proposera un panorama historique conçu à partir d’une majorité d’entre elles, sans exclure une collaboration avec d’autres partenaires. « Les collections coûtent plus cher dans les réserves que lorsqu’elles sont accessibles au public, insiste Aghrib. C’est bien pour un artiste d’être dans un musée, mais si son travail dort dans un sous-sol… » Puisse une telle initiative faire école.


MACAAL : HOMMAGE DÉLICAT À LEÏLA ALAOUI

Il était impossible d’ouvrir un musée au Maroc sans rendre hommage à la photographe Leïla Alaoui, assassinée au Burkina Faso il y a un an, en janvier 2016. Le commissaire de l’exposition « Essentiel Paysage » a choisi de le faire en présentant l’une de ses vidéos dans la section intitulée « L’homme et la mer ».

Avec Crossings, installation audiovisuelle immersive, Leïla Alaoui s’était intéressée à l’expérience vécue par les migrants subsahariens à Rabat. Une question plus que jamais d’actualité, au cœur des préoccupations d’un musée qui se veut à la croisée des chemins et non au pied d’un mur.

 

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