Cameroun : ces entrepreneurs qui croient dans le développement de leur région d’origine

Paroisse Saint Kisito a Balengou. © Victor ZEBAZE/JA

Centres de vacances, universités, hôtels de ville… Les entrepreneurs modernisent leur région natale.

Nkep, près de Bangou, à 1 200 m d’altitude sur les hauts plateaux de l’Ouest camerounais. D’interminables ballets de bulldozers rythment la journée depuis quatre ans. Francis Nana Djomou construit le plus grand centre de vacances de la région.

Également présent dans l’agroalimentaire avec Foodis, le fondateur et patron de Biopharma, leader national des produits cosmétiques, s’attaque au tourisme. Sur 20 ha issus du domaine familial, le centre touristique se dresse comme dans un écrin : 70 bungalows haut de gamme en cours d’achèvement, plusieurs lacs artificiels, une unité de 3 ha consacrée à l’agriculture biologique, un jardin botanique abritant des espèces rares provenant du monde entier, un zoo, une ferme pédagogique, des centres d’équitation, de remise en forme et de conférences, des terrains de football, de basket et de tennis adaptés aux compétitions de haut niveau…

Investir loin des villes

Pour l’entrepreneur, il n’y a pas de raison que les grandes villes trustent l’essentiel des projets de développement et que les villages soient laissés à l’abandon. S’il espère ainsi freiner l’exode rural, il obéit aussi à une injonction de son défunt père : promouvoir Nkep. Chef de village, ce dernier se désolait d’avoir dû choisir entre l’éducation de sa nombreuse progéniture et le développement de sa localité. Avec le soutien du nouveau chef, Philippe Fangueng Nana, il veut en faire une destination reconnue, un havre pour touristes africains.

Fernand Kuissu/Jeune Afrique.

Francis Nana Djomou, 56 ans, patron des laboratoires Biopharma, a bâti un complexe touristique immense. Yaoundé, Cameroun. 9 septembre 2014 © Fernand Kuissu/Jeune Afrique.

En cette saison sèche, près de 200 personnes travaillent à temps plein sur le site, dont plus de 80 dans le jardin botanique. Des effectifs qui doublent à la saison pluvieuse, en période de semailles. Certes, Francis Nana Djomou a recours à l’expertise étrangère (architectes d’intérieur et électriciens français, carreleurs espagnols, paysagistes sud-africains), mais il exige la formation d’une main-d’œuvre locale. Depuis deux ans, les étudiants des villages environnants peuvent trouver sur place de petits jobs et couvrir ainsi leurs frais de scolarité.

Un village sportif pour la CAN 2019 ?

S’il estime à quelque 2 milliards de F CFA (3 millions d’euros) le coût total du projet, le promoteur ne doute pas de sa viabilité. À l’en croire, la demande précède l’offre. Entre novembre et avril, l’Ouest vit au rythme des mariages et des funérailles. Cette période pourrait donc assurer la pleine occupation des lieux. Et puis il y a les nombreux centres universitaires alentour, qui drainent beaucoup d’enseignants en quête d’un logement.

Francis Nana Djomou, qui, jusqu’ici, a financé son projet sur ses propres deniers, va solliciter les bailleurs de fonds pour le conduire à son terme. Il espère aussi quelques subventions de l’État, avec lequel il négocie pour faire de ce centre l’un des villages sportifs de la CAN 2019. La capacité du complexe serait alors portée à 120 chambres. Par la suite, l’État pourrait aussi y loger ses fonctionnaires en mission dans la région. L’homme d’affaires imagine déjà des projets secondaires, comme la production industrielle de roses dans un village voisin. Bangou bénéficie d’un climat similaire à celui du Kenya et de l’Éthiopie, leaders dans ce secteur…

Des églises et des stades de football

Autre parcours motivé par des raisons personnelles, celui de Pierre Ntchouayang, PDG du groupe Meno, spécialisé dans la boulangerie-pâtisserie. À la fin des années 1950, il n’a que 3 ans lorsque ses parents sont enlevés et tués à Balengou (région de l’Ouest) par des maquisards. Cinquante-deux ans plus tard, c’est dans cette localité voisine de son village natal qu’il bâtira son « église du pardon », une minicathédrale inspirée de la basilique Saint-Pierre, à Rome. « Parce que les assassins n’étaient pas responsables. Ils ne faisaient qu’obéir à des ordres. »

Pour construire cet édifice, devant lequel trône une statue de la Vierge Marie de 2,5 tonnes, Ntchouayang a rendu une dizaine de visites au Saint-Siège. Il a commandé ses vitraux directement à Venise et accueilli pendant six mois un prêtre italien, qui a peint trois immenses tableaux. La région lui doit ainsi trois grandes églises et un futur stade de football de 2 000 m2, pour lesquels il s’interdit d’évaluer les sommes engagées et affirme n’attendre aucun retour sur investissement. « Plus que l’argent dépensé, c’est le cœur qui compte », assure-t-il.

Bien avant Pierre Ntchouayang, et dans un registre qui allie foi et business, la pharmacienne Micheline Dsamou avait ouvert la voie en faisant don aux fidèles de l’Église évangélique du Cameroun, à Bangangté (chef-lieu du département du Ndé), de tout un centre missionnaire baptisé Tekam Mesack, du nom de son défunt père, pour 1 milliard de F CFA. Inauguré en 2015, le site accueille entre autres un temple monumental de 3 000 places, un centre de formation, un complexe hôtelier ainsi qu’une unité de soins hospitaliers et de remise en forme. Opérationnel seulement en partie, l’ensemble emploie déjà quelque 400 salariés.

Infrastructures offertes à l’État

Sylvestre Ngouchinghe, le patron de Congelcam, leader dans la distribution des produits de la mer dans toute la sous-région, a lui aussi choisi d’investir dans un projet plus personnel, en bâtissant la nouvelle chefferie de son village de Bamougoum, à l’ouest de Bafoussam. Le milliardaire Victor Fotso, lui, a offert à l’État un pôle universitaire ainsi que l’hôtel du département de Koung-Khi et l’hôtel de ville de Bandjoun, construits sur fonds propres pour plus de 4 milliards de F CFA. Une démarche saluée par les uns, critiquée par les autres, notamment les intellectuels.

Ainsi, pour l’universitaire Ambroise Kom, c’est une hérésie qui n’a rien à voir avec la philanthropie. Il juge de telles donations rétrogrades, en particulier lorsqu’elles ne boostent pas l’économie. « Même les riches Américains ne construisent pas les bâtiments publics. Tout au plus peut-on admettre qu’un mécène offre une école. On ne construit pas pour l’État, à moins de vouloir flatter un ego hypertrophié. »