États-Unis : Donald Trump mène sa guerre médiatique

Par - à New York

Conférence de presse à la Trump Tower, à New York, le 11 janvier. © Spencer Platt/Getty Images/AFP

Entre Trump et les médias américains, la guerre est déclarée. Mais est-ce vraiment nouveau ? Du Watergate à l’affaire Lewinsky, tous ses prédécesseurs ont eu maille à partir avec le « quatrième pouvoir ».

«S’il me revenait de choisir entre un gouvernement sans journaux ou des journaux sans gouvernement, je n’hésiterais pas à choisir cette dernière option », disait le président Thomas Jefferson (1801-1809). Plus de deux siècles plus tard, les médias, véritable « quatrième pouvoir » et garde-fou de la démocratie américaine, ont perdu de leur superbe. Ils pourraient même se casser les dents sur Donald Trump, qui se prétend « en guerre » contre eux. Le président est allé plus loin en les qualifiant de « premier parti d’opposition » et en classant les journalistes parmi les « personnes les plus malhonnêtes » au monde, tandis que son très influent conseiller Steve Bannon, qui dirigeait jusqu’à août 2016 Breitbart News, un site d’information très à droite, les invitait « à la boucler ».

Journalistes inculpés pour trouble à l’ordre public

Larvée pendant la campagne présidentielle, cette guerre éclate au grand jour au lendemain de l’investiture de Trump à Washington, lorsqu’un journaliste du New York Times poste sur Twitter des photos du National Mall le 20 janvier, montrant une foule bien moins dense que lors de la cérémonie d’intronisation d’Obama en 2009. Fureur de Trump, qui soutient le contraire. Son porte-parole, Sean Spicer, lui emboîte le pas lors d’une conférence de presse si électrique que Kellyanne Conway, une conseillère du président, vole au secours de Spicer, expliquant qu’il s’est borné à avancer des « faits alternatifs ».

 Que les journalistes de la Maison-Blanche doivent couvrir chacun de ses décrets, c’est pour lui comme un shoot d’héroïne. »

Une expression passée immédiatement à la postérité… Le lendemain, selon le Washington Post, le président aurait ordonné au directeur des parcs nationaux de publier des photos aériennes de la foule plus conformes à ses désirs. Comme si cela ne suffisait pas, six journalistes qui avaient couvert des manifestations anti-Trump le 20 janvier ont été inculpés pour trouble à l’ordre public. Ambiance…

Manipuler les chiffres

Et pourtant ! Levé tous les matins à 6 heures, Trump lit le New York Times, le Washington Post et le New York Post alors que les chaînes d’information continue, dont CNN (qu’il hait), tournent en boucle, lui apportant la matière qui alimentera ses (très) nombreux tweets. Il adore rappeler le nombre de fois qu’il a fait la couverture de Time (trois en 2016, dont celle qui l’a consacré personnalité de l’année) et collectionne les revues dont il a fait la une. « Que les journalistes de la Maison-Blanche doivent désormais couvrir chacun de ses décrets, c’est pour lui comme un shoot d’héroïne », s’amuse Michael D’Antonio, l’un de ses biographes.

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Gérald Ford caricaturé en clown (1974) © DR

 

Face à ce personnage impulsif, affabulateur mais aussi très bon client – il booste les ventes et les clics –, les médias n’ont pas trouvé la parade. D’abord parce que Trump se sert de deux « armes ». La première est son compte Twitter, qu’il utilise à tour de bras, tel Zeus lançant ses éclairs. La seconde, plus dangereuse, est son rapport pour le moins élastique à la vérité. En une semaine à la Maison-Blanche, Trump a multiplié sans ciller les déclarations erronées – 24, ont compté les fact checkers du Washington Post. Affirmant par exemple sur la chaîne Christian Broadcasting Network à propos de la politique de ses prédécesseurs : « Si vous étiez [un réfugié syrien] musulman, vous pouviez entrer aux États-Unis, alors que si vous étiez [un réfugié syrien] chrétien, c’était presque impossible. »

Peu importe si, selon le Pew Research Center, 38 901 réfugiés musulmans sont entrés aux États-Unis durant l’année fiscale 2016, contre 37 521 chrétiens… À un présentateur d’ABC News qui lui demandait s’il était dangereux de parler de millions de faux électeurs (qui auraient, d’après lui, voté pour Hillary Clinton) sans apporter d’éléments de preuve, il a rétorqué : « Pas du tout, car beaucoup de gens pensent la même chose que moi. »

Les erreurs médiatiques

Une technique que Trump, dans son best-seller The Art of the Deal (1987), appelle une « hyperbole véridique », une « forme innocente d’exagération et une manière très efficace de faire sa promotion ». Comment, dès lors, faire triompher la vérité, lorsqu’il y a une « vérité alternative » ?

Mon boulot consiste à régler les problèmes du pays, le vôtre, c’est de faire en sorte que personne ne le sache – Reagan »

Un phénomène aggravé par la prolifération des fake news, ces faux articles qui, pendant la campagne, ont inondé les réseaux sociaux, prétendant que les urnes de l’Ohio étaient bourrées de bulletins pro-Clinton avant l’élection ou que le pape avait apporté son soutien à Trump… Lorsque ces « histoires » se dégonflent, il est déjà trop tard : elles ont été « likées » des millions de fois.

À la décharge de Trump, les médias n’ont pas toujours été à la hauteur. L’une des fake news les plus graves de l’Histoire ? Les prétendues armes de destruction massive de Saddam Hussein, qui servirent de prétexte à la guerre d’Irak en 2003. Le New York Times, notamment, se discrédita en publiant, sous la plume de Judith Miller, une série d’articles attestant la présence de ces armes.

L’affaire des ébats sexuels

Sans parler des excès, comme cette une du New Yorker, en juillet 2008, représentant Barack Obama vêtu d’un qamis et son épouse, Michelle, armée d’une kalachnikov, un portrait de Ben Laden derrière eux. Autant d’outrances et d’informations bidon sur lesquelles Trump s’appuie aujourd’hui pour discréditer les médias. Ces dernières semaines, son camp a eu raison de dire que la presse s’était trompée dans ses pronostics électoraux : la veille du scrutin, le New York Times n’indiquait-il pas que Hillary Clinton avait 86 % de chances de l’emporter ? Certains, comme le site Buzzfeed, ne se sont pas grandis en publiant un rapport rempli d’allégations non vérifiées sur de prétendus ébats sexuels de Trump avec des prostituées russes.

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Jimmy Carter dans la tourmente de la prise d’otages à l’ambassade des États-Unis à Téhéran (1979). © DR

Autre incident : une journaliste de Time a affirmé, avant de s’excuser, que Trump avait fait enlever le buste de Martin Luther King du Bureau ovale. Cet affrontement survient alors que la presse d’outre-Atlantique traverse une mauvaise passe financière. Elle n’employait plus que 33 000 personnes à temps plein en 2015, contre 53 000 vingt ans plus tôt. On est loin de la splendeur d’antan, de cette fameuse enquête de Carl Bernstein et Bob Woodward, du Washington Post, qui conduisit à la démission de Richard Nixon le 9 août 1974 (lire encadré).

Présidents : cibles de choix

Le Watergate marque en effet la naissance du journalisme d’investigation à l’américaine, une révolution par rapport au journalisme respectueux qui prévalait auparavant, si l’on se souvient des « causeries au coin du feu » de F. D. Roosevelt, dans les années 1930, ou de l’incapacité des médias à combattre les excès du maccarthysme, à l’époque de la guerre froide. Quarante ans après le Watergate, on apprendra que Nixon était un raciste patenté, un alcoolique paranoïaque et… un mangeur de croquettes pour chien !

Dès lors, les médias ne cesseront plus de mordre les jarrets des présidents. En 1974, une couverture de New York Magazine ridiculise Gerald Ford en lui prêtant les traits d’un clown. En novembre 1979, Jimmy Carter verra, lui, ses chances de réélection torpillées par un traitement médiatique très critique de sa gestion de la crise des otages de l’ambassade des États-Unis en Iran – une foule d’étudiants avaient retenu prisonniers plus de soixante Américains. « L’événement le plus couvert par la télévision et les journaux depuis la Seconde Guerre mondiale », souligne l’historien Gaddis Smith. « Les Américains ont eu le sentiment que Carter n’avait pas été assez ferme. Une bande d’étudiants pouvait narguer l’Amérique », expliqua Peter Bourne, l’un des conseillers du président.

Reagan, protégé par sa popularité

Une faiblesse exploitée par Ronald Reagan, élu triomphalement en 1980. Les otages sont libérés quelques minutes après son investiture. Pourtant, cet ancien acteur n’aime pas les médias. Il se bunkérise à la Maison-Blanche, ce que feront tous ses successeurs. « Mon boulot consiste à régler les problèmes du pays, le vôtre, c’est de faire en sorte que personne ne le sache », disait-il aux journalistes. « Ses conseillers demandaient d’éteindre les lumières des plateaux lorsque des questions inopportunes étaient posées », se souvient Steven Weisman, du New York Times.

La vérité est le premier parti d’opposition. »

Cela n’empêcha pas plusieurs scandales. Comme l’Irangate, au cours duquel des responsables de l’administration Reagan facilitèrent des ventes d’armes à destination de l’Iran, pourtant frappé par un embargo, les gains servant à financer les Contras (opposants nicaraguayens). Dans Veil : The Secret Wars of the CIA, 1981–1987, Bob Woodward eut beau enquêter sur le rôle de la CIA dans cette affaire, celle-ci n’entacha pas la réputation de Reagan, qui demeure l’un des présidents préférés des Américains…

Scandales et lanceurs d’alertes

Un cap est franchi sous Bill Clinton. Lui et son épouse deviennent une cible de choix quand leur investissement dans le complexe immobilier Whitewater, alors que Bill était gouverneur de l’Arkansas, suscite des suspicions. Le plus gros scandale est, bien sûr, le Monicagate, qui éclate dans le Washington Post le 21 janvier 1998. Le 26 janvier, en conférence de presse, le président dément avoir eu des relations sexuelles avec Monica Lewinsky. Avant de faire machine arrière en août, déclenchant une procédure d’impeachment qui n’aboutira pas. Hillary soutiendra toujours son mari, en dénonçant « un complot de la droite ». Ces théories du complot feront dès lors florès, côté républicain comme côté démocrate.

L’administration Obama s’est, elle, singularisée par sa sévérité à l’égard des journalistes, comme envers James Risen, auteur d’un livre sur la CIA, qui faillit finir en prison pour avoir refusé de dévoiler ses sources. Elle s’est montrée tout aussi implacable avec les lanceurs d’alerte, en attaquant neuf en justice (contre trois pour toutes les administrations précédentes). Trump pourrait s’engouffrer dans cette brèche. « Sa tendance à choisir les faits qui lui conviennent, à les confondre et à les gonfler rendra la couverture de son mandat très difficile. Notre rôle est plus important que jamais », estime Jeff Zucker, le président de CNN. On ne saurait mieux dire.


LES JOURNALISTES À L’ORIGINE DU WATERGATE : LA FIN D’UN DUO

Entre Carl Bernstein et Bob Woodward, tous deux Prix Pulitzer en 1973 pour leur enquête commune sur le Watergate, il y a de l’eau dans le gaz.

Le premier, aujourd’hui consultant sur CNN, ne mâche pas ses mots contre Trump et contre son décret interdisant aux ressortissants de sept pays musulmans l’accès au territoire américain. « La vérité est le premier parti d’opposition », a-t-il lancé, répliquant au président pour qui c’est… la presse.

Woodward, qui, lui, est resté au Washington Post, n’a pas émis de critiques contre Trump et lui a même rendu visite dans sa tour à New York, en janvier. Surtout, contrairement à Bernstein, il a condamné la publication par le site Buzzfeed, à qui le New York Times et CNN ont emboîté le pas, d’un rapport contenant des allégations selon lesquelles Trump aurait fréquenté des prostituées à Moscou. Un rapport qu’il a qualifié de« détritus ».