Expositions : Méditerranée, mer de tous les dangers pour les migrants

Par - à Marseille

L’artiste turc Arslan Sukan manipule les images. © Arslan Sukan

À Marseille et à Toulon, dans le sud de la France, deux expositions prennent le pouls de la Méditerranée – mouroir de milliers de migrants fuyant les conflits qui déchirent ses rives.

Un pourtour émaillé de conflits, une crise migratoire sans précédent : la Méditerranée est au cœur de l’actualité. Jusqu’au 12 février, le Frac Paca (Marseille) et l’Hôtel des arts (Toulon) présentent « D’une Méditerranée, l’autre », une exposition convoquant une « polyphonie de récits » venus du Proche-Orient, du Maghreb, des Balkans et de l’Europe du Sud. En deux escales, l’exposition explore la mémoire individuelle, historique et architecturale de la région, la question migratoire et la place de l’image. Elle propose un voyage intime et un « panorama iconographique » de ce territoire en pleine mutation.

Comme l’explique Pascal Neveux, l’un des deux commissaires, « l’exposition met en balance la dimension dynamique du bassin méditerranéen et sa dimension conflictuelle, politiquement violente. » Selon lui, les œuvres présentées au Frac approchent frontalement les migrations forcées et la géographie éclatée de la région, prenant en compte « ces conflits latents, historiques, qui dépassent le cadre de chaque pays et auxquels la jeunesse est confrontée ».

L’art et la culture pourraient permettre de créer davantage de dialogue avec les autres »

Les premières salles questionnent le statut de l’image en plaçant le visiteur face aux clichés du photoreporter Amar Abd Rabbo, aux photographies documentaires et aux images manipulées comme celles de Panos Kokkinias, qui superpose une centrale nucléaire à des ruines antiques. La série Périphérique (2006-2008), de Mohamed Bourouissa, dit « la théâtralisation des images grâce à des compositions plus vraies que nature qui renvoient à l’histoire de l’art », comme le souligne Pascal Neveux.

Mille manières de le dire

Passer d’une œuvre à l’autre permet de ressentir la friction existant entre la profusion des représentations médiatiques et la réalité, plus complexe. Pour Pascal Neveux, « le récit et l’écrit, des archives puissantes » demeurent des alliés pour consigner ce qui échappe aux images. Plusieurs œuvres montrent ainsi la vie qui continue, en marge de la grande histoire. Dans l’installation Never Land (2008), de Christodoulos Panayiotou, trois projecteurs de diapositives dévoilent des archives photographiques du journal chypriote Phileleftheros. Prises dans les années 1990, dans un contexte de tensions avec la Turquie quand Chypre a demandé à adhérer à l’Union européenne, elles dévoilent des moments anodins, éloignés de l’actualité brûlante.

Les artistes donnent ainsi à voir la Méditerranée en s’extrayant du purement politique pour mieux intégrer les récits d’hommes ordinaires. L’histoire des conflits est abordée par le prisme de la mémoire individuelle, bien différente des annales officielles. L’histoire intime renvoie à l’histoire collective, comme dans Show Where it Hurts With Your Hand (2012) : Mladen Miljanovic photographie le journal d’un homme qui, ayant perdu l’usage de la parole pendant la guerre de Yougoslavie, s’exprime désormais par écrit. La question de la communication est centrale dans cette exposition qui explore des « formes alternatives de langage et de discours ».

L’art comme bouée de sauvetage

D’après le second commissaire, Ricardo Vazquez, parmi les « tentatives timides pour tracer une sortie hors d’une actualité violente, l’art et la culture pourraient être des supports permettant de créer davantage de dialogue avec les autres ». À l’Hôtel des arts de Toulon, il s’agit de comprendre comment les artistes peuvent réenchanter le monde et se réapproprier l’histoire de façon poétique. Ainsi, Arslan Sukan manipule numériquement des photographies de cargos et d’avions militaires pour en faire des « tableaux abstraits, intemporels, loin de la guerre ».

Face à l’horreur de l’actualité, l’art apparaît comme un moyen de survie et de catharsis. Joseph Dadoune l’utilise pour dépasser son propre traumatisme : à l’été 2014, il fut le témoin de bombardements entre Israël et le Hamas et réalisa un dessin par jour pendant la durée des affrontements. Pour Vazquez, ce « travail de mémoire et de compréhension des processus à l’œuvre en Méditerranée est crucial ».

Contradiction du nouveau monde

La vidéo Union (2012), de Mark Mangion, réalisée en collaboration avec 8 artistes, tente, elle, de saisir l’impact du capitalisme dans plusieurs villes européennes. « Dans une ambiance lourde, amplifiée par une musique stridente, elle renvoie au déclin de l’identité et de la puissance culturelle et économique européenne sous l’emprise de la spéculation financière. » Selon le commissaire, c’est « l’affaiblissement des cultures minoritaires et le nivellement culturel » qui y sont mis en exergue.

« Le monde nous est offert, réduit et pourtant immense », insiste-t-il, pointant le paradoxe de notre époque. Tout est accessible, partout, vite, mais le temps humain est plus lent. Il peut être celui du désœuvrement, de l’attente stérile ou de la rencontre. C’est d’ailleurs ce que pourrait suggérer la série de photographies de Marie Bovo (2013), qui saisit « Alger, ville éternelle de l’inconscient collectif méditerranéen », à diverses heures du jour et de la nuit, depuis des appartements. Les fenêtres évoquent le franchissement de cette frontière entre intérieur et extérieur, entre nous et les autres.


MÉDITERRANÉE, TERRAIN DE JEU

En Méditerranée, le territoire, souvent contesté ou arbitraire, est un enjeu géopolitique majeur. Entre Israël et la Palestine, le conflit est ouvert, les frontières sans cesse déplacées. C’est ce qu’évoque Sigalit Landau dans sa troublante vidéo Azkelon (2011) : sur la plage, trois jeunes jouent au jeu du couteau, traçant les frontières de leur territoire dans le sable et effaçant celles des autres. Un jeu pas si innocent qui reflète les tensions géopolitiques de la région.

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