Côte d’Ivoire : 2017, l’année des défis en série

Le chef de l’État vient de signer la nouvelle loi fondamentale, le 8 novembre. © ISSOUFSANOGO/AFP

La Constitution de la IIIe République adoptée, le président Ouattara va pouvoir mettre en place les nouvelles institutions et lancer les grands chantiers sociaux promis.

L’année 2016 qui s’achève laisse place à une nouvelle Côte d’Ivoire, celle de la IIIe République voulue par le président Alassane Dramane Ouattara (ADO). Les législatives du 18 décembre désormais passées, le chef de l’État, dont les pouvoirs ont été renforcés, peut s’atteler à la mise en place des nouvelles institutions : nomination du vice-président – qui devrait entraîner un large remaniement ministériel –, création de la Haute Cour de justice, adoption d’une loi organique précisant les contours du futur Sénat, notamment le nombre de ses membres et la désignation de son président – poste pour lequel le ministre de la Justice, Jeannot Ahoussou Kouadio, membre du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), semble tenir la corde…

Un changement majeur

Selon la nouvelle Constitution, la chambre haute abrite les représentants des collectivités territoriales. Un tiers des sénateurs seront nommés par le président de la République et les autres seront élus par les conseillers municipaux et régionaux. Elle devrait pouvoir siéger au plus tard en avril.

Au-delà de cette nouvelle République et de ces changements institutionnels, l’année 2017 verra advenir un bouleversement politique. Depuis vingt ans, la scène ivoirienne est profondément marquée du sceau de trois partis, le Front populaire ivoirien (FPI), de Laurent Gbagbo, le PDCI, de feu Félix Houphouët-Boigny et de l’ancien président Henri Konan Bédié (HKB), et le Rassemblement des républicains (RDR, issu d’une scission avec le PDCI en 1994), du président en exercice, ADO.

Or ce triptyque va prendre fin avec l’union du PDCI et du RDR, qui pourrait être scellée dans le courant du premier trimestre de l’année. « La création du parti unifié était initialement prévue pour 2016 – ses textes fondateurs sont d’ailleurs prêts depuis septembre –, mais on a finalement préféré participer d’abord aux élections sous la bannière commune du RHDP [Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix] », confie un conseiller du chef de l’État.

Incertitudes au sein du RHDP

Le scrutin législatif a donc constitué un test grandeur nature. La cohabitation entre les cadres des deux grands partis ivoiriens n’a pas été simple, mais, pour les stratèges du RDR, le plus dur est fait : un groupe RHDP siégera désormais au Parlement. Le chantier n’en demeure pas moins ouvert. Si Alassane Ouattara va sans doute en tenir les rênes, quel nom et quelle forme prendra ce nouveau parti ? Sera-t-il un « groupement politique », comme l’a appelé Henri Konan Bédié le 10 décembre lors de l’ouverture de la campagne des législatives à Daoukro ? ou une confédération de partis ? Et comment la base du PDCI, qui traverse une grave crise interne, va-t-elle réagir ? Le score décevant du camp Bédié, le 18 décembre, est un sérieux avertissement.

La Constitution ayant été adoptée, Ouatarra dispose désormais de tous les outils pour agir

De fait, la campagne des législatives a vu se creuser les frustrations d’une frange du parti de HKB. Ce dernier n’a d’ailleurs pas hésité à suspendre une dizaine de membres du bureau politique. « L’appel de Daoukro s’est fait contre la volonté du 12e congrès extraordinaire. On ne peut pas faire comme si la volonté des chefs était celle des militants, estime un quadra du PDCI. Le RHDP est l’autre nom du RDR, résume-t-il. Or si le RDR peut avoir intérêt à changer d’identité, ce n’est pas le cas du PDCI. Avec cette fusion, que deviendra notre patrimoine ? » Conclusion : la création du parti unifié pourrait entraîner la naissance de nouvelles formations animées par les nombreux déçus.

Entamer la modernisation de l’économie

Si le chef de l’État aura, avec Henri Konan Bédié, la haute main sur l’architecture de la IIIe République, il est attendu sur d’autres sujets. Après une année très politique qui aura permis de moderniser et de renouveler les institutions, n’a-t-il pas à cœur de mettre en œuvre les grandes lignes du projet pour lequel les Ivoiriens l’ont réélu en avril 2015 ?

ADO avait fait de « l’Ivoirien nouveau » son grand thème de campagne et avait promis d’axer ses efforts sur la transformation de l’économie, sur les jeunes et les femmes, sur la lutte contre la corruption et sur la réconciliation. La Constitution ayant été adoptée, il dispose désormais de tous les outils pour agir. « En 2016, l’agenda politique était tel qu’il n’a pas pu commencer à décliner son programme. Il va maintenant s’attaquer aux problèmes des Ivoiriens, à l’amélioration de leurs conditions de vie », soutient l’un de ses conseillers.

De nouvelles actions visant à favoriser la transformation locale des matières premières, des mesures spécifiques en faveur des jeunes et des femmes seront notamment annoncées. Sur le plan de la réconciliation, des négociations ont lieu depuis plusieurs mois et pourraient mener à des concessions de la part du régime, comme la libération de cadres du FPI emprisonnés.

Une justice impartiale

Quid de la justice ? Alors que Laurent Gbagbo a été transféré à la Cour pénale internationale (CPI), que plusieurs de ses proches, dont son épouse Simone, ont été condamnés en mars à des peines de prison très lourdes, certains s’étonnent de ce que « seulement » une quinzaine d’inculpations visent les chefs militaires du camp Ouattara ayant joué un rôle important dans la crise postélectorale et qu’aucun procès n’ait encore commencé.

« La question est sensible pour le pouvoir. Il y a encore 40 000 démobilisés, qui considèrent avoir été injustement traités et sont facilement manipulables. C’est un foyer de problèmes. Comment vont-ils réagir si on commence à s’en prendre à leur chef ? » s’interroge un diplomate en poste à Abidjan.

Accompagner le développement humain

Enfin et surtout, la question sociale devrait rythmer 2017 tant les attentes de la population sont grandes. Certes, les résultats économiques restent satisfaisants. À la mi-décembre, l’agence Fitch Ratings a maintenu la note de la Côte d’Ivoire à B+ avec une perspective stable, justifiant sa décision par les performances du pays depuis 2011, qui sont largement supérieures à celles de ses voisins. Fitch pointe cependant la faiblesse du développement humain.

« La société revit, l’économie reprend. La légitimité d’un président, dont l’identité a fait l’objet de beaucoup de tensions, est reconnue. Mais il y a un sentiment répandu d’inégalité dans la répartition des revenus, l’idée qu’il y a une oligarchie qui n’a pas le souci des autres », estime l’Ivoiro-Béninois Francis Akindès, professeur de sociologie à l’université Alassane-Ouattara (UAO) de Bouaké. Cela s’exprime notamment via des mouvements sociaux récurrents lors desquels les rapports entre le gouvernement et les syndicats sont souvent tendus.

L’économie comme seule porte de sortie

« Le gouvernement mise tout sur la croissance. Quand on leur parle de réconciliation, les ministres répondent progrès économiques, classement “Doing Business”… Or tout le monde ne profite pas de la même façon de ces bons résultats. Le problème le plus sérieux est posé par l’impression qu’une élite profite du système. », constate un observateur étranger.

Beaucoup s’inquiètent de voir une société de plus en plus violente et en rupture avec les institutions. Les consultations menées par la Commission dialogue, vérité et réconciliation avaient déjà laissé apparaître un déficit de confiance chez les Ivoiriens de tous bords envers leurs institutions, ce que confirme le faible taux de participation aux législatives (34 %). « Les échauffourées qui se multiplient sont autant de signes montrant qu’il faut se poser des questions, chercher à comprendre ces formes d’expression de mécontentement qui montent en puissance », souligne Francis Akindès. Au risque, si rien n’est fait, de voir se constituer une Côte d’Ivoire du refus.

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