Au Maroc, les arts plastiques font le mur

Des locaux où les artistes n’hésitent pas à laisser leur trace, dont cet hommage de Sun7 à Leïla Alaoui. © nicolas michel pour ja

À la périphérie de Marrakech, Jardin rouge accueille des artistes depuis 2009. Particulièrement sensible aux arts de la rue, le lieu entend se tourner vers le continent. Résolument.

Après avoir franchi l’oued Zat, la route mène à un portail barré de deux rayons phosphorescents tracés à la bombe. Les battants s’ouvrent sur un jardin luxuriant où paons et chevaux se promènent en liberté. Onze hectares de terre rouge, au pied de l’Atlas, plantés d’oliviers, d’orangers, de palmiers, de bougainvilliers et d’hibiscus soigneusement entretenus. Pourtant, même si la cueillette des olives vient de s’achever, Jardin rouge n’est pas une oliveraie traditionnelle.

Qu’ils soient en pisé ou en béton, les murs trahissent la fonction du lieu créé par l’homme d’affaires français Jean-Louis Haguenauer. Bâtiments et murets portent en effet les graffitis et les tags déjantés des artistes venus ici en résidence pour trois semaines de création. Et, entre les feuilles bleutées des arbres, d’étranges sculptures – lapins géants, flèches monumentales, visage à facettes, dromadaire multicolore – donnent un instant l’impression de rejoindre Alice au pays des merveilles.

Visage à la Jean-Paul Belmondo, jean, veste de treillis et petit accent du sud-est, le maître des lieux rechigne, dit-on, à parler de lui. Pourtant, une fois lancé, il pourrait continuer des heures durant. « Dans les années 1970, je venais régulièrement au Maroc dans un cadre amical, raconte-t-il. J’ai acheté ma première maison à Marrakech en 2000. Puis j’ai acquis ce terrain en 2003, un peu par hasard, parce qu’il était doté d’un bon sol, bien irrigué, et qu’il était possible d’y réhabiliter les bâtiments agricoles. À l’époque, je n’avais aucune arrière-pensée sur ce que c’est en train de devenir. Je travaillais beaucoup en Russie et je venais ici pour les fêtes. Il a fallu plus de quatre ans de réhabilitation végétale pour obtenir ce que vous voyez. »

nicolas michel pour ja

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Ce que l’on voit, c’est un havre de verdure doté d’une grande salle d’exposition de 1 300 m2, de six ateliers d’artistes, de bureaux, de salons, d’une piscine et de 12 lieux de résidence, pour les artistes et pour les employés de la Fondation Montresso qui les accueillent. « Le lieu a été occupé pour la première fois par des plasticiens en 2009, poursuit Haguenauer. De jeunes Russes que j’avais invités à passer leurs vacances dans une petite ferme en pisé. Cet événement a donné naissance à Jardin rouge. »

Bonne affaires

Il faut dire que ce passionné d’art – il récuse le terme « graffiti » – a une longue histoire avec la création. Ayant lui-même quitté à 14 ans le giron familial, il fut très tôt soutenu par un libraire proche du poète français René Char et des nombreux artistes qui naviguaient autour de lui dans le sud de la France. « J’ai fréquenté un monde très différent de ce que je connaissais et, dès que j’ai commencé à bien gagner ma vie, je me suis intéressé aux créateurs. Mes seules dépenses dans la vie sont liées à mes relations avec les artistes et l’art. »

Bien gagner sa vie, voilà qui relève de l’euphémisme : l’homme fonde sa première entreprise au bord de l’étang de Berre dans la récupération des matières plastiques en 1974 (Serviplast), puis propose diverses prestations aux producteurs de plastique (Prestaplast) jusqu’au début des années 1980. Commence ensuite une longue aventure avec la Russie, dans le même domaine : avec Sofraplast, il crée en 1986 la première société mixte franco-soviétique.

« Au gré du vent, j’ai fait toutes sortes de choses, élude-t-il gentiment. J’ai eu la chance d’avoir des amis plus intelligents que moi qui m’ont permis de profiter des bonnes occasions au bon moment. » Ce que l’on saisit, c’est que cet homme, qui parle russe couramment mais peut aussi disserter longuement sur la politique camerounaise, a su se rendre indispensable dans les relations qui se nouaient alors entre les entreprises russes et françaises. Et s’il est à la retraite depuis deux ans, il a gardé des parts ici et des contacts là qui lui permettent de financer la Fondation Montresso (de droit suisse) et Jardin rouge (de droit marocain).

Cette « retraite active » au pied de l’Atlas, c’est ce qui explique l’ampleur prise par le lieu ces derniers mois. Enfin Jean-Louis Haguenauer peut se consacrer à la passion de sa vie. « Je me suis toujours intéressé au street art, dit-il. En URSS, j’ai découvert toutes les fresques urbaines de propagande à la gloire du peuple et de ses dirigeants. L’affiche y véhiculait la bonne parole politique tandis que chez nous, l’art urbain est la plupart du temps l’expression d’une contestation. » Depuis longtemps, Haguenauer aide et collectionne. Il a commencé entre L’Isle-sur-la-Sorgue et Cavaillon, avec les peintres Michel Ulrich et Philippe Garouste de Clauzade, avant de s’intéresser à des graffeurs russes comme Vitaly Rusakov et Vitaly Tsarenkov, alias « Sy ».

Un appui pour les street-artistes 

Considérant que « la rue a été une école », l’homme d’affaires se montre généreux envers les créateurs qui en viennent. « Au départ, c’est une passion, un hobby, un passe-temps, affirme-t-il. Puis l’idée de ce lieu s’est construite au fur et à mesure des rencontres. Il n’y avait pas de concept jusqu’à il y a deux ans, il s’est développé de lui-même. Les artistes sont bien ici, ils reviennent. Du coup, Jardin rouge a pris une importance considérable, et la question se pose de savoir comment le rendre pérenne. »

Pour la plupart issus de la mouvance du street art, les artistes se signalent sur les murs et dans les ateliers par des tags, des toiles et des graffs : FenX, Poes, Reso, Kouka, Hendrik Beikirch, Markus Genesius, Tilt, JonOne, Cédrix Crespel, Daze, Omar Mahfoudi, la liste n’en finit pas…

« C’est un lieu de recherche, on vient pour étoffer le travail qu’on a l’habitude de faire, confie le graffeur toulousain Reso tout en préparant la toile de jute qui servira de support à ses créations. On y fait des rencontres qui donnent lieu à des collaborations et à des amitiés. Estelle et Jean-Louis apportent un vrai regard d’expert et de collectionneur. Cette critique est nécessaire. On ne peut pas l’attendre des gens qui vivent autour de nous. »

Pour la directrice artistique Estelle Guilié, galeriste débauchée il y a deux ans, comme pour le mécène, l’enjeu est de taille : comment permettre à des artistes de la rue d’intégrer le circuit de l’art contemporain sans perdre leur âme ? « Nous devons être dans la rue, poursuit Reso, ce serait tuer le graffiti que de l’enfermer dans les musées. » Désormais connu dans tout le Maroc et bien au-delà depuis sa série Tracing Morocco, l’allemand Hendrik Beikirch se pose moins de questions : il réalise indifféremment ses immenses visages de Marocains (et de Sibériens) sur toile pour les galeries… comme sur des murs d’immeubles.

« Une vitrine tournée vers l’Europe »

« C’est facile d’avoir une vision personnelle, dit-il. C’est beaucoup plus difficile de trouver les gens qui vous permettent, notamment financièrement, de la développer. » L’émulation vient aussi des contacts entre artistes, qui partagent leur quotidien avec les salariés de la fondation. « Dans le graffiti, on n’est jamais tout seul, explique Reso. C’est une sorte de battle, on a besoin des autres pour exister, se valoriser. »

Logés, nourris, blanchis, dotés en matériel et aidés par des assistants, les artistes qui passent par Jardin rouge se voient aussi offrir des contacts privilégiés avec des collectionneurs – ainsi que la possibilité d’exposer. En échange, ils laissent quelques œuvres à la fondation, de gré à gré, en fonction de leur notoriété.

« Dans une ville comme Marrakech, qui va devenir une vraie capitale de l’art, il va falloir trouver les moyens financiers d’aller de l’avant au-delà de ma personne, estime Haguenauer. Nous aimerions monter des projets avec des artistes africains, fonctionner comme une vitrine tournée vers l’Europe. » Ami avec le collectionneur français d’art contemporain Jean-Paul Blachère, en contact avec la Fondation Zinsou, Haguenauer entend s’implanter plus encore sur le continent tout en restant fidèle à sa ligne directrice : « Nous allons chercher à détecter les artistes hors du circuit officiel, issus de la rue au sens de “laissés pour compte”… » Talents africains, cette oasis est pour vous.


Exposition ExtraLarge

« XXL », ce sera le nom d’une exposition annuelle organisée par la Fondation Montresso dans son espace à Jardin rouge (Marrakech). Ouverte du 12 décembre 2016 au 30 janvier 2017, « XXL #1 » présente des travaux de Cédrix Crespel, JonOne, FenX et Tilt, qui ont pour point commun d’être à la fois monumentaux et surchargés en couleurs. Rien de surprenant, puisque l’événement entend mettre à l’honneur des représentants du street art tout en leur permettant de s’exprimer sur grand format. Particulièrement remarquables, les œuvres de FenX, qui intègre son écriture graphique dans le corps même des boxeuses qu’il peint.

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