Inventons le suffrage conditionnel

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Fouad Laroui est écrivain.

Pendant les dernières élections présidentielles, en octobre 2015, à Abidjan. © Schalk van Zuydam/AP/SIPA

Partout le populisme, c’est-à-dire la politique du mensonge éhonté et de l’ignorance crasse, avance et marque des points.

Donald Trump a été élu homme le plus puissant du monde alors que 50 % de ses affirmations de campagne sont de pures inventions – le pourcentage a été calculé par des observateurs très sérieux. À Rome, Renzi a perdu son référendum alors qu’il contenait des mesures de bon sens pour moderniser la vie politique italienne. Pourquoi ? Tout simplement parce que ses adversaires populistes ont fait croire tout et n’importe quoi aux électeurs. Le Brexit a été décidé sur la base d’un mensonge délibéré – le plus extraordinaire étant que le principal promoteur dudit Brexit, Nigel Farage, a reconnu sans vergogne qu’il s’agissait d’un bluff quelques heures après le verdict des urnes…

Il s’agit donc d’une perversion grave de la démocratie. Tous les modèles théoriques qui affirment la primauté de la démocratie se basent implicitement sur l’information parfaite de l’électeur et sur sa capacité de discernement. Ces deux conditions ne sont plus remplies si l’on regarde les derniers scrutins américain, britannique ou italien. Il faut donc se résoudre à modifier le concept même de démocratie.

Autrefois, il y avait le suffrage censitaire, c’est-à-dire qu’on ajoutait une condition pour pouvoir voter : par exemple, seuls les citoyens qui payaient l’impôt pouvaient déposer leur bulletin dans l’urne. Évidemment, il n’est pas question de retourner à un tel système qui avantage les riches au détriment des pauvres et empêche donc toute véritable réforme.

Mais pourquoi ne pas introduire une nouvelle forme de suffrage censitaire ? Pourquoi ne pas faire passer un examen à tous ceux qui veulent voter ? Il y aurait des questions de culture générale et des tests psychotechniques (pour déterminer le degré de crédulité de l’impétrant). Quiconque ne comprend rien à l’économie serait recalé. Celui qui pense qu’il y a plus de fonctionnaires européens (supprimons Bruxelles ! brament les populistes) que de fonctionnaires municipaux à Paris serait également recalé.

Le benêt qui croit qu’il y a des races humaines (il n’y en a pas, il n’y a que l’espèce humaine) serait invité à se recycler en biologie. Celui qui confond l’Indochine et l’Indonésie (paix aux cendres de Reagan…) irait prendre des cours de géographie. Celui qui parle encore aujourd’hui de l’Union soviétique comme menace géostratégique alors qu’elle n’existe plus depuis un quart de siècle (cet exemple n’est pas farfelu, on l’a entendu dans la bouche d’un sénateur américain…) aura droit à une canne à pêche pour aller taquiner le goujon le jour des élections.

Évidemment, avec une telle modification, non seulement Trump n’aurait pas été élu, mais il n’aurait même pas été autorisé à voter…