Tchad : une politique austère en temps de crise

Par - envoyé spécial

Lors du discours d'investiture du chef de l'Etat, le 8 août à N'djamena. © BRAHIM ADJI/AFP

Le pays est confronté à la fois à une crise financière sans précédent et aux attaques de Boko Haram. Idriss Déby Itno est contraint d’entamer son cinquième mandat sous le signe de l’austérité. Et de convaincre qu’il n’a pas d’autre choix.

Il ne semble pas si loin, le temps où Idriss Déby Itno passait en revue son armée, canne sculptée en main, avec une allure impériale. Après la chute de Mouammar Kadhafi, en octobre 2011, certains ont vu en lui « le » nouveau leader régional. Le Tchad s’est de fait rapidement imposé comme la grande puissance militaire du Sahel à travers ses différentes campagnes au Mali, en Centrafrique et, plus récemment, au Nigeria et au Niger contre Boko Haram.

L’élection du pays au sein du Conseil de sécurité des Nations unies, en janvier 2014, en tant que membre non permanent pour deux ans, a fait office de consécration. À l’époque, c’est-à-dire hier, l’argent du pétrole commençait à couler à flots dans les ministères, tours et bâtiments ultramodernes poussaient comme des champignons dans N’Djamena, qui a profité du retour à la paix pour se donner enfin une allure de capitale.

Le 8 août 2016, très élégant dans son boubou blanc, ceint d’une écharpe jaune, Idriss Déby Itno avait une allure fière et souveraine lors de son discours d’investiture devant un parterre de chefs d’État et de décideurs africains et européens allant du Rwandais Paul Kagame au ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian. Il venait d’être réélu pour un cinquième mandat, après avoir rassemblé près de 60 % des suffrages exprimés contre 12,8 % à son principal adversaire, Saleh Kebzabo, de l’Union nationale pour le développement et le renouveau (UNDR). Un résultat sans appel, bien que contesté par l’opposition.

Le calme plat

Pourtant, « le boss » a semblé quelque peu crispé et fatigué à l’heure de prêter serment. Butant sur certains mots, toussotant parfois, il a appelé au rassemblement tout en prévenant de la difficulté des décisions à venir.

Depuis, alors que le Tchad doit faire face à l’une des pires crises économique et financière de son histoire, le climat social est explosif. Il suffit de se promener dans le centre-ville de N’Djamena pour comprendre que quelque chose ne tourne pas rond. Les rues sont désertes, seuls les incessants contrôles de police, parfois musclés, à chaque rond-point donnent encore une illusion de mouvement. Les grues des grands chantiers, comme celui du futur siège du ministère des Affaires étrangères, sont à l’arrêt. L’hôtel Hilton, immense palace inauguré en décembre 2015, est aux trois-quarts vide. Les autorités ont même temporairement suspendu la construction de la Cité internationale des affaires.

Le choc financier après la chute des cours du pétrole

Il faut dire que dans ce pays où, depuis le début de la production pétrolière, en 2003, l’or noir représente un cinquième du produit intérieur brut (PIB), la chute des cours des hydrocarbures a provoqué un immense manque à gagner et un énorme choc financier. Pour ne rien arranger, alors que les caisses sont vides, l’État reste contraint à d’importantes dépenses sécuritaires pour lutter contre les jihadistes.

Les flux commerciaux transfrontaliers avec le Cameroun et le Nigeria, ses principaux partenaires, sont pour la même raison très fortement perturbés, ce qui entraîne à la fois une chute des recettes douanières et une flambée des prix alimentaires. En outre, considéré comme un îlot de stabilité dans une région volatile, le pays doit assurer l’accueil des réfugiés venant des États voisins (Nigérians, Nigériens, Camerounais, Centrafricains, Soudanais), en plus de celui de ses propres populations déplacées, dans le sud du pays et près du lac Tchad.

Mesures d’austérité

Fin 2015 déjà, malgré l’approche de la présidentielle, le gouvernement avait annoncé des mesures d’austérité, notamment le gel du recrutement des fonctionnaires. L’échéance électorale passée, pour sauver l’État de la faillite, le Premier ministre, Albert Pahimi Padacké – nommé en février et reconduit à la tête du gouvernement le 8 août –, a rendu effectives dès la mi-septembre seize « mesures d’urgence » aussi drastiques qu’impopulaires, parmi lesquelles deux ont particulièrement déchaîné les passions : la suspension de la bourse annuelle de 360 000 F CFA (environ 550 euros) allouée aux étudiants pour l’année académique 2016-2017, ainsi que la réduction de moitié des indemnités dans la fonction publique pendant dix-huit mois (au lieu d’une coupe de 80 % initialement annoncée).

« En tout, nous avons déjà fait une économie de 100 000 milliards de F CFA. Il fallait bien dégraisser le mammouth ! précise Abdoulaye Sabre Fadoul, ministre secrétaire général du gouvernement chargé des Réformes et des Relations avec les institutions. Ces mesures d’austérité permettent de faire des économies tout en rendant les services de l’État plus performants. Par ailleurs, un audit a été lancé pour démasquer les agents fictifs et restructurer l’administration centrale. » Ces mesures ont rassuré les principaux bailleurs de fonds, en particulier le FMI qui, le 11 novembre, a approuvé le décaissement de 36 milliards de F CFA au profit du Tchad.

En revanche, opposition et syndicats sont vent debout contre ces « décisions prises sans concertation ». Ce dernier a d’ailleurs été visé par une motion de censure déposée le 19 octobre par une vingtaine de députés de l’opposition, UNDR en tête. Un mois plus tard, après que le Conseil constitutionnel a ordonné au bureau de l’Assemblée à la mettre à l’ordre du jour, Albert Pahimi Padacké est venu répondre aux questions des parlementaires sur le bilan financier des grands chantiers, la gestion de l’argent du pétrole, la présence de l’armée tchadienne à l’extérieur du pays. Mais en l’absence d’une grande partie des députés de la majorité, la motion n’a pas été soumise au vote, le quorum n’étant pas atteint.

Tensions et contestations s’accroissent

Dans la rue, les manifestations se succèdent, souvent suivies d’arrestations et, au siège de l’UNDR, Saleh Kebzabo enchaîne les meetings et les formules chocs. De leur côté, enseignants et magistrats reconduisent la grève pour demander le versement de plusieurs mois d’arriérés de salaires. La rentrée scolaire n’a d’ailleurs toujours pas eu lieu… Pour faire face à cette vague de contestation, le président Déby a reçu personnellement les principaux représentants syndicaux de la magistrature.

« La gestion de Déby n’est pas bonne, le régime tremble, il y a trop d’abus et de corruption », tempête l’éternel opposant Moussa Medella Youssouf, ancien ministre de Goukouni Weddeye et ex-rebelle du Front de libération nationale (Frolinat). Avant d’ajouter : « Mais Déby doit rester au pouvoir, car, sans lui, le pays sombrerait à nouveau dans le chaos. » Les récents heurts communautaires à N’Djamena et à la frontière avec le Niger rappellent de tristes souvenirs et mettent en péril la fragile unité du pays.


Vers un État fédéral ?

Longtemps chantre d’un État unitaire, Idriss Déby Itno (IDI) s’est finalement rallié à l’idée d’un système fédéraliste – réclamé depuis longtemps par une partie de l’opposition –, où chaque région bénéficierait d’une plus grande autonomie et pourrait s’administrer elle-même. Il en a même fait l’une de ses promesses de campagne avant la présidentielle d’avril. Dans la foulée de son discours d’investiture, il a signé, en août, un décret portant création d’un Haut Comité chargé des réformes institutionnelles (HCRI). Même si l’on est encore loin d’une telle transformation, une révision de la Constitution est annoncée, qui devrait intégrer les propositions issues d’un Forum national de validation des réformes, placé sous la supervision de ce Haut Comité.

« La majorité de nos communes ne fonctionnent pas comme elles devraient et ont des relations difficiles avec les administrations qui assurent leur tutelle, précise Abdoulaye Sabre Fadoul, ministre secrétaire général du gouvernement et président du HCRI. Le chef de l’État n’a pris aucun engagement ferme concernant le fédéralisme, mais il a proposé d’ouvrir le débat avec toutes les forces vives de la nation, en vue d’un grand chantier de modernisation des institutions. » Un projet taxé d’« opportuniste » par l’opposition, qui y voit un moyen de séduire une population lassée par la corruption et l’immobilisme de l’administration centrale.

Lors de la conférence nationale souveraine de 1993, les débats avaient été houleux entre pro- et anti-fédéralisme, dont IDI. À l’époque, les partisans de l’unité estimaient qu’une telle réforme accentuerait les divisions interethniques après vingt ans de guerre. Le choix s’était alors porté sur la création d’un État unitaire, mais fortement décentralisé avec quatre niveaux de collectivités territoriales (régions, départements, communes et communautés rurales).