Algérie : comment le ministre Noureddine Boutarfa a sauvé l’Opep

Noureddine Boutarfa, le ministre algérien de l'Énergie, et Mohammed Barkindo le secrétaire général de l'OPEP quittent la conférence de l'OPEP à Alger le 28 septembre 2016. © Sidali Djarboub/AP/SIPA

En réussissant à convaincre à la fois Riyad, Téhéran et Moscou de réduire leur production d’or noir, Noureddine Boutarfa a apporté une bouffée d’oxygène à son propre pays. Et sauvé au passage l’Opep. Récit exclusif d’une négociation menée de main de maître.

Le Falcon 7X de la République bolivarienne du Venezuela vient d’atterrir à Alger en cette journée pluvieuse du lundi 28 novembre. Pantalon et pardessus beiges, pull gris, Eulegio del Pino, ministre vénézuélien du Pétrole, est ravi de retrouver son homologue algérien, Noureddine Boutarfa, ministre de l’Énergie. Dans le salon VIP de l’aéroport, del Pino donne le ton. « Les deux journées qui précèdent la réunion de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole [Opep] sont importantes », explique le Vénézuélien.

Et cruciales, même. C’est que, le mercredi 30 novembre, le cartel des pétroliers, qui doit se réunir à Vienne, en Autriche, doit confirmer ou non l’accord conclu en septembre à Alger sur la réduction de la production de 33,6 millions de barils par jour (b/j) à 32,5 millions. Un échec, et les prix plongeraient, au grand désespoir de pays comme l’Algérie ou le Venezuela, déjà sévèrement secoués par une crise aiguë. Une réussite, et les cours grimperaient, au grand soulagement de leurs dirigeants.

L’ami Russe

Pour éviter la débâcle, le ministre algérien va donc déployer, pendant les quarante-huit heures les plus longues et les plus tendues de sa vie, des trésors de diplomatie pour convaincre. Ce lundi, alors que la nuit tombe sur Alger, Eulegio del Pino et Boutarfa embarquent à bord du Falcon 7X à destination de Moscou pour une mission délicate, la Russie, l’un des principaux producteurs mondiaux d’hydrocarbures, n’étant pas membre de l’Opep.

À la fin de l’été dernier, avec 11 millions de b/j, la Fédération de Russie a atteint son plus haut niveau de production depuis la fin de l’ère soviétique. Or, avant même que l’Algérien et le Vénézuélien atterrissent à Moscou, Alexander Novak, ministre russe de l’Énergie, avait annoncé la couleur : son pays est disposé à geler son niveau de production, mais pas question de le réduire.

Un gel de la production piloté par Moscou

Lorsque les trois hommes se retrouvent dans un salon moscovite, Noureddine Boutarfa appuie alors sur deux leviers. Il est indispensable, insiste-t-il, que tous les pays, membres ou non de l’organisation pétrolière, jouent le jeu du gel et de la diminution. Et que la Russie assume un rôle de pilotage avec l’Opep pour faire respecter les décisions qui seront prises à Vienne, flattant habilement au passage l’ego des Russes, alors que leur pays fait l’objet de sanctions occidentales depuis l’été 2014, après l’annexion de la Crimée et l’ingérence de l’armée russe dans l’est de l’Ukraine.

Après des heures de discussions, Alexandre Novak se rallie à la position des Algériens. « On ne va pas que geler, on va aller plus loin en diminuant notre quota », dit-il en substance. La rencontre s’achève sur une recommandation : les Russes doivent s’abstenir de s’épancher dans les médias avant la fin du conclave du mercredi afin de ne pas affoler le marché pétrolier, lequel est devenu, par les temps qui courent, aussi inflammable qu’un flacon de nitroglycérine.

Une simple phrase répercutée sur Twitter peut faire grimper ou chuter les cours de plusieurs dollars en moins d’une journée. À l’échelle planétaire, gains ou pertes peuvent ainsi se chiffrer par centaines de millions de dollars.

Obstacle iranien

L’aval des Russes obtenu, del Pino et Boutarfa remontent dans le Falcon 7X. Direction : Vienne. Mardi, veille de la réunion. À peine arrivés dans la capitale autrichienne, dans le hall même de l’aéroport, les deux ministres s’entretiennent avec leur homologue iranien, Bijan Namdar Zanganeh. De retour sur la scène internationale après des années d’embargo, l’Iran veut récupérer ses parts de marché siphonnées, entre autres, par le rival saoudien. Et ne souhaite donc pas diminuer sa production.

« On a écouté les arguments des Iraniens et plaidé notre cause avec des chiffres précis, explique un membre de la délégation algérienne. Zanganeh s’est montré disposé à trouver un accord. Il fallait poursuivre les discussions avec les autres ministres de l’Opep. » Et non des moindres.

Dans un salon feutré de l’hôtel Hilton viennois, mardi en début de soirée, Boutarfa rencontre Jabar Ali al-Luaibi, son homologue irakien. Embargo international sous Saddam Hussein, invasion américaine, chaos, terrorisme destructeur, lutte contre Daesh, Luaibi fait valoir la situation particulière de son pays, deuxième producteur membre de l’Opep.

« Nous souhaitons que ces paramètres soient pris en compte, explique-t-il à son interlocuteur. Nous comptons sur l’Algérie pour plaider dans ce sens. » Comprendre : Bagdad veut que sa quote-part de production augmente. Boutarfa promet de transmettre le message. Le ministre algérien quitte alors le Hilton, s’engouffre dans une limousine, direction l’hôtel Hyatt Park Vienna.

La neutralité algérienne

Dans un salon cossu de cet établissement de luxe situé au cœur de la ville, un autre conclave se tient avec les ministres saoudien émirati, qatari et koweïtien. L’Algérien joue les go-between pour rendre compte des discussions précédentes et aplanir les divergences entre les uns et les autres.

« Les ministres du Golfe font confiance à l’Algérien parce qu’il est le seul à pouvoir discuter avec tout le monde, juge l’un des négociateurs. Dans ces moments de tension et compte tenu du fait que certains de ces pays se haïssent, le poids de l’Algérie peut faire la différence. » Un ministre d’une monarchie arabe abonde dans ce sens. « On ne peut pas se permettre de remettre en question un accord qui a été signé à Alger », glisse-t-il.

Quand on connaît l’aura dont jouit le président Bouteflika, qui a longtemps vécu dans les pays du Golfe au cours de sa « traversée du désert », dans les années 1980, on devine le respect qu’il peut inspirer aux dirigeants de la région. Le conclave du Hyatt terminé, reste encore un dernier round de discussions à mener avant d’aller se coucher.

À minuit passé, Noureddine Boutarfa rencontre à nouveau Bijan Namdar Zanganeh pour d’ultimes réglages. Le ministre iranien se montre satisfait de la teneur des discussions avec le quatuor des ministres du Golfe. Le lendemain, l’affaire est pliée avant midi. Les quatorze membres de l’Opep scellent un accord pour réduire leur production d’or noir.

Une hausse immédiate des prix du baril 

Aussitôt l’annonce faite, le prix du baril s’envole à 55 dollars, alors qu’il avait chuté à 27 dollars en février 2016. En moins d’une semaine, il va gagner presque 10 dollars. On comprend dès lors pourquoi cet accord de Vienne est qualifié d’« historique » par les uns et les autres. On comprend surtout pourquoi il constitue une véritable bouffée d’oxygène pour l’Algérie, dont les revenus en devises sont assurés à 95 % par les exportations de pétrole et de gaz.

Deux ans après le début de la chute des cours, le pays est englué dans une crise aiguë. Les comptes ont viré au rouge et les caisses se vident à une vitesse vertigineuse, obligeant les dirigeants à prendre des mesures d’austérité qui mettent à mal le pouvoir d’achat des Algériens. Les hausses prévues dans la loi de finances 2017 (TVA, carburant…), en vigueur dès le 1er janvier prochain, n’augurent rien de bon pour les ménages. Mais le deal de Vienne offre un relatif répit et laisse présager des lendemains moins angoissants.

Une imposante machine diplomatique

En regagnant Alger avec les membres de son staff, Noureddine Boutarfa a le sentiment du devoir accompli. « Il n’a jamais douté, avance l’un de ses collaborateurs, sous le sceau de l’anonymat. Il était imperturbable, même quand les négociations achoppaient ou paraissaient arriver à un point de rupture. Il a tout de même réussi la gageure d’amener membres et non-membres de l’Opep à conclure un accord déterminant, alors que deux mois auparavant personne n’aurait parié sur une telle issue. »

Un consultant algérien relativise : « Le rôle du ministre n’est que la partie visible de l’iceberg. Toutes les expertises algériennes en hydrocarbures ont été sollicitées, y compris celles qui avaient été marginalisées au cours des dix dernières années. Derrière lui, l’appareil diplomatique et celui du renseignement ont été mis à contribution. Le voyage du Premier ministre, Abdelmalek Sellal, en Arabie saoudite en novembre a également permis de convaincre les Saoudiens de la nécessité de parvenir à un accord dans lequel tout le monde trouve son compte. »

De l’électricité au pétrole

Spectaculaire retournement de situation pour Noureddine Boutarfa, 66 ans, un ingénieur qui a fait toute sa carrière dans le secteur de l’électricité avant d’atterrir dans l’univers du pétrole. Nommé à la tête de Sonelgaz en janvier 2004, cet ancien syndicaliste dirigera d’une main de fer cette compagnie publique en la transformant en un gigantesque holding. Même ses détracteurs reconnaissent en lui un « bon manager », autoritaire certes, mais doté d’une « réelle capacité d’écoute ».

« Il a réussi à préserver la paix sociale au sein de Sonelgaz, se félicite l’un de ses anciens collaborateurs. Il faut dire qu’il avait la confiance des décideurs, notamment celle de Chakib Khelil, alors ministre de l’Énergie, qui a été son mentor. »

Scandale judiciaire

Pourtant, la carrière de Noureddine Boutarfa aurait pu se terminer dans le bureau d’un juge d’instruction du tribunal d’Alger. Nous sommes au printemps 2013. Le PDG de Sonelgaz est longuement auditionné dans le cadre d’une enquête portant sur une corruption présumée liée à l’attribution de deux centrales électriques à deux consortiums internationaux pour un montant total de plus de 4,1 milliards de dollars. À l’époque, on ne donnait pas cher de son avenir à la tête de la firme.

Certains juraient qu’il avait été placé sous contrôle judiciaire, qu’il faisait l’objet d’un mandat d’arrêt et qu’il ne tarderait pas à être incarcéré dans le sillage des scandales de corruption qui avaient éclaboussé le géant pétrolier Sonatrach ou le projet de l’autoroute Est-Ouest. Interrogé en juin 2013 sur les ennuis judiciaires de Boutarfa, Youcef Yousfi, alors ministre de l’Énergie, laissait le soin à la justice de trancher.

« Le ministère, quel que soit le verdict dans cette affaire impliquant notamment l’actuel PDG de Sonelgaz et son prédécesseur, subira les meilleures ou les pires des conséquences devant en découler. » Il n’en sera rien. L’affaire fut vite oubliée. Mieux : aujourd’hui, les collaborateurs de Boutarfa récusent même l’existence de ce dossier et évoquent une cabale médiatique. « Il n’a jamais été entendu ni interpellé, soutient un membre de son staff. Ce sont des ragots. »

Motivé par Khelil

Ragots ou non, toujours est-il que la roue va tourner en juin 2016. Salah Khebri, ministre de l’Énergie depuis mai 2015, est jugé défaillant. Effacé, débordé par les enjeux liés à la crise qui secoue les finances du pays, il ne fait plus l’affaire. On lui cherche un remplaçant. Le nom de Boutarfa apparaît alors sur les écrans radars. Khebri est débarqué.

À Alger, on murmure que Chakib Khelil, de retour au pays en mars 2016 après trois ans d’exil aux États-Unis, a plaidé la cause de Boutarfa auprès de la présidence. Bouteflika a-t-il été sensible aux arguments de son ami Khelil ? Possible. Maintenant que Noureddine Boutarfa a contribué à la conclusion des accords d’Alger et de Vienne, ce choix passe pour être le bon. Encore faut-il que le prix du baril ne dégringole pas à nouveau dans les semaines à venir.