Gabon : l’opposition réunie autour de Jean Ping ne lâche rien ! Ou presque…

Partisans de Jean Ping, candidat malheureux à la magistrature suprême, sur l’esplanade du Trocadéro, à Paris, le 29 octobre. © FRANCOIS GUILLOT/AFP

Plus de trois mois ont passé depuis la réélection contestée d’Ali Bongo Ondimba. L’opposition ne baisse pas les bras et refuse toujours l’idée d’un dialogue. Mais pas sûr que l’unité affichée résiste à l’épreuve du temps…

Ne rien lâcher. Plus qu’un mot d’ordre, c’est une promesse que les opposants au président gabonais ont tenue pendant plusieurs semaines. Une partie de l’été, les « résistants du Ranelagh » ont élu domicile dans le parc situé à deux pas de l’ambassade du Gabon, dans le 16e arrondissement de Paris, chantant des slogans hostiles à Ali Bongo Ondimba sous le regard bienveillant ou agacé des riverains et d’une escouade de CRS.

« Moins agressifs »

Malmenés par la fraîcheur automnale, puis définitivement vaincus par les rigueurs de l’hiver, ils ont fini par lever le camp, fiers malgré tout de leurs faits d’armes, y compris de la prise en chasse de l’ambassadeur Germain Ngoyo Moussavou, le 28 août, au lendemain de la proclamation des résultats de l’élection présidentielle. Le diplomate doit son salut à l’habileté de son chauffeur. Ne restent plus dans le parc qu’un ou deux irréductibles qui, en fin d’après-midi, viennent s’installer devant la représentation diplomatique, mais « ils sont moins agressifs et n’essaient plus de pénétrer dans les bureaux », assure l’ambassadeur, joint par Jeune Afrique.

L’intrépide Marie Avorbang, à la tête d’un mouvement de « femmes commandos », a elle aussi rangé les pancartes. On ne la voit même plus place du Trocadéro, où Jean Ping, candidat malheureux à la dernière élection, est venu mi-novembre galvaniser ses soutiens parisiens. Cette ancienne partisane d’un processus baptisé DTE (destitution-transition-élection) veut désormais aller au dialogue et reproche à l’opposant de ne pas en faire assez pour obtenir la libération des jeunes activistes qui « croupissent en prison ».

Mais des groupuscules plus radicalisés poursuivent leurs actions d’éclat, insultent et rudoient les ministres qui posent le pied à l’aéroport Charles-de-Gaulle, improvisent des sit-in devant la présumée résidence parisienne de la première dame, Sylvia Bongo… D’autres ont harcelé Marie-Madeleine Mborantsuo, la présidente de la Cour constitutionnelle, lors de son séjour aux États-Unis puis à Lourdes, en France.

Trois mois ont passé depuis l’élection. Les opposants n’ont encore rien obtenu, mais ils ne baissent pas les bras. Ils espèrent encore que le rapport d’observation que l’Union européenne rendra public le 7 décembre leur donnera raison et que Bruxelles adoptera des sanctions économiques à l’encontre d’une liste de personnalités publiée chaque semaine dans les journaux proches de l’opposition.

Ce coup de pouce de la communauté internationale, c’est l’ultime espoir de Jean Ping. S’il venait à s’évanouir, cela sonnerait le glas de ses ambitions. À moins qu’il ne parvienne à galvaniser ses troupes avec ses harangues habituelles – « Ce n’est pas fini : 2016 ne sera pas 2009 » – et à gagner encore un peu de temps.

Des positions diverses face au dialogue

Sans doute l’opposition puise-t-elle sa force dans la solidité de l’attelage que Ping est parvenu à constituer – contre toute attente – avec l’ex-président de l’Assemblée nationale Guy Nzouba-Ndama et avec l’ex-Premier ministre Casimir Oyé Mba. Certes, ça a un peu tangué lorsque ce dernier a fait savoir qu’il souhaitait dialoguer avec le pouvoir, contre l’avis de la coalition. Mais l’alliance a tenu bon.

Jean Gaspard Ntoutoume Ayi, proche d’Oyé Mba et porte-parole de Ping, s’en félicite. « Même en 2009, lors de la création de l’Union nationale (UN), il n’y avait pas un tel souci d’unité, assure-t-il. Et il n’y a pas de risque que ça change car tout le monde sait qu’il n’y a pas d’avenir possible sans coalition. »

Il ne mentionne toutefois pas le fait que Léon-Paul Ngoulakia ait disparu des radars. Après une campagne tonitruante, un désistement en faveur de Jean Ping et un bref séjour en garde à vue, le cousin du chef de l’État semble avoir fait vœu de silence. Et il n’est pas le seul à avoir sauté du train en marche : René Ndémezo’o Obiang a eu du mal à expliquer à leurs familles l’arrestation de plusieurs jeunes partisans pendant les jours d’émeutes.

La pression a été suffisamment forte pour pousser le baron de Bitam à reprendre sa liberté, même si son parti récemment créé, Démocratie nouvelle, est divisé sur l’attitude à adopter face au pouvoir. Aujourd’hui, Ndémezo’o Obiang a rejoint l’opposition dite « conviviale » incarnée par Raymond Ndong Sima. Stigmatisé pour avoir fait bande à part pendant toute l’élection, l’ex-Premier ministre avait essuyé de violentes critiques pour avoir assisté à la prestation de serment d’Ali Bongo Ondimba.

STEVE JORDAN/AFP

Le 10 septembre à Libreville. Réunis autour de Jean Ping, les caciques de l’opposition. De g. à dr. : Didjob Divungi Di Ndinge, Zacharie Myboto, Casimir Oyé Mba, Guy Nzouba-Ndama, Jean-François Ntoutoume Emane et Léon-Paul Ngoulakia. © STEVE JORDAN/AFP

Revendications

Malgré tout concentré sur ses objectifs, Ping s’applique à donner du crédit à sa « victoire ». Mais le bilan de sa tournée diplomatique, effectuée mi-novembre en France et aux États-Unis, est mitigé. Il a tenté d’obtenir des autorités françaises qu’elles fassent pression pour le recomptage des voix. Refus catégorique de Paris, qui s’en tient à la position exprimée le 1er novembre par le Premier ministre français : « Le Gabon a un président, a déclaré Manuel Valls. Et le seul souhait que nous pouvons émettre, c’est qu’il y ait un dialogue, une réconciliation. »

Mike Jocktane, l’ancien lieutenant d’André Mba Obame, a voté Ping mais n’a pas attendu Manuel Valls pour appeler lui aussi à discuter avec le président gabonais. « C’est dans l’intérêt du pays, dit-il. J’ai vécu le scénario du boycott en 2009, il n’a abouti à rien. Mon opinion est mal perçue, mais le temps me donnera raison ! » Jocktane pose toutefois ses conditions. Quitte à dîner avec le diable, autant y aller avec une longue cuillère…

La liste de ses préalables est fournie : libération de tous les manifestants emprisonnés pendant la crise postélectorale, indemnisation des familles de ceux qui sont décédés et, surtout, mise en œuvre de toute une série de réformes institutionnelles (présidentielle à deux tours, limitation du nombre des mandats présidentiels, redécoupage des circonscriptions électorales, réforme de la Cour constitutionnelle et de la commission électorale…). « Il faut se rendre à l’évidence : Ali Bongo a pris le pouvoir, nous ne pourrons pas l’en déloger, conclut-il. J’en prends acte et je regarde vers l’avenir. »

Catégoriques

Mais Ping et ses amis n’en démordent pas. Pas question de discuter de quoi que ce soit avec Bongo fils. Certains, à l’instar de Zacharie Myboto, en font une affaire personnelle. Pour imposer son point de vue, « le vieux » a tapé du poing sur la table lors du dernier conseil national de l’UN, tenu fin octobre à la chambre de commerce de Libreville. Cet ex-cacique du parti au pouvoir a fait en sorte que le dialogue soit rejeté sans même passer par le vote.

Quant à Jean Gaspard Ntoutoume Ayi, s’il ne veut pas parler avec le pouvoir, c’est encore pour une autre raison. Il faut, dit-il, se souvenir de ce que faisait Omar Bongo Ondimba : c’est lorsqu’il était en difficulté qu’il tendait la perche du dialogue et, chaque fois, cela lui a permis de rebondir. « À quoi ont servi les accords de Paris de 1994 sinon à consolider son pouvoir ? »

Plus grave, selon lui, parler avec Ali pourrait coûter cher à l’opposition, qui prendrait alors le risque de démobiliser son électorat et de dilapider son capital de crédibilité avant les législatives.

La participation aux législatives

Les législatives ! C’est justement le piège qui pourrait se refermer sur Jean Ping, qui, tôt ou tard, devra se prononcer sur sa participation au scrutin. La législature actuelle arrive à son terme le 20 décembre, et, selon la loi, des élections doivent être organisées au plus tard le 21 janvier. « Irez-vous aux législatives ? » l’ont récemment interrogé ses interlocuteurs français.

Selon des sources diplomatiques, Jean Ping a préféré éluder la question, sachant qu’un oui induirait la reconnaissance implicite de la victoire de son adversaire. Et la reconnaître, ce serait se mettre à dos les jeunes chauffés à blanc qui manifestent depuis de longs mois. Face à l’insistance des Français, et le huis clos de l’entretien aidant, l’opposant a fini par répondre par l’affirmative, avant de poser à son tour la question à ses alliés, lors d’une réunion organisée le 28 novembre à Libreville. Chacun des leaders a réservé sa décision en attendant la consultation des militants.

Pragmatique, un proche de Ping croit savoir que « tous iront aux législatives, et le plus tôt sera le mieux » : « Ils iront en coalition pour ne pas se faire concurrence, parce qu’ils sont convaincus que le peuple veut que cette unité soit préservée et parce que leur adversaire du PDG [Parti démocratique gabonais, au pouvoir] ne peut plus avoir la majorité compte tenu de son état de déliquescence avancé. » Le souvenir du boycott des dernières législatives est aussi cuisant. « Personne ne souhaite passer cinq ans de plus hors de l’Assemblée nationale », analyse Mike Jocktane.

Place aux jeunes

Deux Gabon se font donc face, s’invectivant et refusant de se parler alors qu’il reste à régler la question cruciale du calendrier électoral. Il est quasi impossible que les législatives aient lieu d’ici à la fin de janvier. Pour ne rien arranger, le pays doit accueillir, du 14 janvier au 5 février, la Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2017. En l’absence d’accord entre les parties, la Cour constitutionnelle devra probablement reporter le scrutin.

Pendant ce temps, un nouveau paysage politique se dessine. En interne, les jeunes cadres poussent au renouvellement des partis. Au sein de l’UN, on craint même une fronde contre Zacharie Myboto s’il tente d’appeler au boycott des législatives. Et si l’UN trébuche, Démocratie nouvelle, de Ndémezo’o Obiang, n’hésitera pas à siphonner ses militants dans la province du Woleu-Ntem (Nord).

Fondateur du courant Héritage et Modernité, issu du parti au pouvoir, Alexandre Barro Chambrier est sur le point d’achever les formalités de légalisation de sa formation politique. Déjà, plusieurs jeunes l’assaillent pour les investitures. La crise postélectorale était partie pour ne faire que des perdants. Elle va peut-être profiter aux jeunes.


En quête de soutiens

De passage à Paris, l’opposant n’a pas trouvé porte close, mais presque. Jean Ping a été reçu, le 22 novembre, au Quai d’Orsay par Laurent Pic, le directeur de cabinet du ministre français des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, et par le conseiller Afrique du « Quai », Guillaume Lacroix. Les deux fonctionnaires ont été rejoints par le conseiller Afrique de l’Élysée, Thomas Melonio, qui rattrapait ainsi un rendez-vous annulé au 3, rue de l’Élysée avec l’opposant gabonais.

Les Français s’en tiennent désormais à une ligne de cohérence face aux acteurs de la crise postélectorale. Parallèlement, Ping soigne ses relations à droite avec l’aide de l’avocat Robert Bourgi, qui a lâché Nicolas Sarkozy pour se rapprocher de François Fillon, vainqueur de la primaire de la droite et du centre en vue de l’élection présidentielle française.