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Biométrie : le marché très convoité des élections

L’organisation des scrutins s’appuie sur des technologies toujours plus modernes, comme ici en Ouganda, en février. © Jiro OSE/REDUX-REA

Actualisation des fichiers électoraux, fourniture des cartes d’électeur et des papiers d’identité… À chaque appel d’offres, les entreprises sont de plus en plus nombreuses à soumissionner.

C’est mercredi 30 novembre qu’un comité technique paritaire devait être mis en place en Guinée en vue de la sélection d’une nouvelle entreprise de biométrie. Celle-ci sera chargée de réaliser un audit du fichier électoral national et de formuler ses recommandations avant le 31 mai 2017. Il s’agira de la quatrième entreprise en six ans à se voir confier la préparation d’une échéance électorale.

Pour la présidentielle d’octobre 2015, c’est le groupe franco-néerlandais Gemalto qui avait été choisi pour un contrat de quelque 50 millions de dollars (46 millions d’euros), selon les chiffres donnés par la Commission électorale nationale indépendante (Ceni). D’après une source au sein de cette institution, l’entreprise a « fait le travail » de mise à disposition de kits d’enregistrement, de révision du fichier électoral et de fourniture de cartes d’électeur. Mais « à chaque échéance électorale, la base des électeurs est contestée, et les désaccords politiques entraînent la sélection d’une nouvelle entreprise », indique notre source à la Ceni.

Une forte avance pour Gemalto

Pour le scrutin présidentiel de 2010, c’était Sagem qui avait été retenu. La filiale du groupe français d’aéronautique Safran, renommée Morpho puis Safran Identity & Security, est en train d’être rachetée pour 2,425 milliards d’euros par le fonds américain Advent – propriétaire d’Oberthur, un autre français historiquement actif dans la biométrie en Algérie et en Éthiopie. Puis se sont succédé le sud-africain Waymark, choisi pour les législatives de 2013, et enfin Gemalto.

À chaque fois, les appels d’offres ont attiré un nombre croissant de groupes locaux et étrangers. Pour l’emporter en Guinée en 2015, Gemalto a dû faire prévaloir son offre sur celles de trois concurrents : le français Morpho, le belge Zetes et le néerlandais Smartmatic. Les guinéens SiverNet et Sabari Technology, les sud-africains Paarl Media et Waymark Infotech, mais aussi l’allemand Giesecke & Devrient s’étaient un temps montrés intéressés, mais n’avaient finalement pas déposé d’offre.

En RD Congo, pour la prochaine élection générale (qui devait se tenir en cette fin d’année mais a été reportée à 2018), pas moins de 38 sociétés ont proposé leurs services au BCECO (Bureau central de coordination), agence intergouvernementale notamment chargée des passations de marchés, pour l’organisation des scrutins : enrôlement des électeurs, fourniture de groupes électrogènes et impression de cartes d’électeur. Là aussi, Gemalto l’a emporté.

Devançant le ghanéen STL, il s’est vu attribuer la prestation d’enrôlement biométrique, un contrat à 48 millions de dollars. Très dynamique sur le continent, le groupe franco-néerlandais a cumulé en un an plusieurs contrats importants (au Cameroun, au Gabon, en Guinée et en RD Congo) et revendique 25 % de croissance dans les programmes gouvernementaux au premier semestre 2016, pour atteindre 217 millions d’euros de recettes dans le secteur.

Quelques dysfonctionnements 

Désormais, « sur le marché de l’identité biométrique d’Afrique francophone, il y a une dizaine d’appels d’offres par an, avec le soutien de bailleurs de fonds comme la Banque mondiale ou la Norvège, et les élections en sont le principal moteur », explique Christophe Cianchi, le fondateur de Business Card Associates (BCA), une société du sud de la France qui a rédigé plusieurs cahiers des charges préalables aux appels d’offres.

Car la bataille se joue déjà là, en amont de l’attribution des marchés. « Chaque entreprise essaie de pousser son plus petit avantage comparatif », glisse un ancien cadre du secteur. « Chacun espère des cahiers des charges qui s’adaptent à ses produits », confirme Christophe Fontaine, le directeur de l’identité chez Oberthur, qui a récemment décroché le contrat des passeports maliens et des permis de conduire burkinabè.

Parmi les critères que BCA a inclus dans la dizaine de cahiers des charges rédigés pour la Côte d’Ivoire, le Bénin et d’autres pays africains figure la gestion des données biométriques personnelles. Les performances des moteurs de recherche censés détecter les doublons et la capacité à réduire au minimum les flux de données, gage d’efficacité, sont également des impondérables.

Mais chaque recours à la biométrie draine son lot de critiques virulentes sur le parti pris supposé du prestataire, les bugs techniques du matériel fourni ou le prix jugé exorbitant facturé aux États. Les 40 milliards de F CFA (61 millions d’euros) provisionnés dans les budgets 2011 et 2012 de l’État gabonais pour que Gemalto réalise l’enregistrement biométrique de 1,5 million de Gabonais afin de moderniser les fichiers électoraux font ainsi l’objet d’une plainte à Paris pour corruption passive ou active d’agents publics étrangers.

Ce n’est pas infaillible à 100 %, mais la carte électorale à puce représente un immense progrès

« On veut coller au monde féerique des organisations internationales », tacle une source pour qui ces dysfonctionnements à répétition prouvent que « la biométrie n’est pas la garantie du “un électeur, une voix” ».

Des accusations vigoureusement contestées du côté des entreprises. « Ce n’est pas infaillible à 100 %, mais la carte électorale à puce représente un immense progrès », plaide Christophe Fontaine, qui réfute une quelconque influence du pouvoir. « Morpho n’a jamais failli », assure de son côté Olivier Charlanes, le patron de la Business Unit Afrique et Moyen-Orient chez Safran Identity & Security (ex-Morpho).

Il renvoie aux moyens déployés pour chacun de ses contrats – 6 000 personnes pendant dix-huit mois pour les 11 millions de cartes d’identité et les 9 millions de cartes d’électeur ivoiriennes en 2008. Et de promettre pour les mois qui viennent de nouveaux gros contrats sur le continent, qui pèse environ 20 % du chiffre d’affaires de l’activité identité biométrique de l’entreprise.


Des prix de plus en plus bas

Les montants des contrats de révision des fichiers électoraux ont significativement baissé ces dernières années. Le marché attribué à Gemalto en RD Congo pour 48 millions de dollars (45 millions d’euros) l’avait été pour quatre fois plus cher (200 millions de dollars) au bénéfice de Zetes une décennie plus tôt. Et ce alors même que la base d’électeurs que devra établir Gemalto sera plus large. La raison ? « Là où il n’y avait que quelques acteurs historiques dans les années 1990 – le japonais NEC, l’américain Cogent [racheté par le conglomérat américain 3M] ou le français Morpho –, un nombre croissant d’assembleurs a fait son entrée sur le marché, en sous-traitant pour cinq fois moins cher la partie biométrique des prestations, la plus coûteuse et offrant la plus forte valeur ajoutée », analyse un spécialiste du secteur.

Mise à jour : dans une réaction envoyée par email à la suite de la publication de cet article dans le numéro 2915 de Jeune Afrique, le belge Zetes juge irréaliste les 200 millions de dollars du contrat de 2006, sans toutefois en communiquer le montant. Un autre contrat de fourniture de 9 500 kits d’enrôlement d’électeurs signé par Zetes en RDC , en amont d’élection présidentielle de 2011, avait été annoncé le 22 juin 2010 pour un montant de 30 millions de dollars. 

« Si l’on considère l’évolution du prix des différents composants matériels d’un kit d’enrôlement biométrique en dix ans, on constate que ceux-ci ont nettement diminué. La différence de poids d’équipements plus modernes, plus légers, permet par ailleurs de réduire de manière très nette les coûts liés à la logistique. Deux arguments qui peuvent justifier un prix proportionnellement plus bas que celui de Zetes en 2005. Mais on reste très éloignés d’une division par quatre du prix de l’époque », dit l’entreprise.

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