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Chine - États-Unis : vers un nouveau genre de guerre froide

par

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Le président chinois Xi Jinping à Washington en septembre 2015. © Evan Vucci/AP/SIPA

La « nouvelle guerre froide », dont j’ai écrit ici qu’elle me paraissait inévitable, est amorcée. Elle s’engage en ce moment même, non pas entre les États-Unis et la Russie, mais entre les deux premières puissances mondiales : les États-Unis d’Amérique et la République populaire de Chine.

Il nous faut y être attentifs, car elle va dominer les relations internationales. Et nous impliquer.

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Entre les États-Unis et la Chine s’est instaurée, à partir de 1972, une longue ère d’entente et de ­coopération. Elle a été rendue possible par le voyage de Nixon et de Kissinger à Pékin et par le dialogue qu’ils ont noué, il y a près d’un demi-siècle, avec Mao Zedong et Zhou Enlai.

La Chine est redevenue en deux générations la première puissance mondiale à égalité avec les États-Unis ; entre les deux pays, l’entente s’est peu à peu transformée en rivalité.

Les relations difficiles entre Xi Jinping et Barack Obama ainsi que la politique élaborée par ce dernier de forte présence américaine en Asie ont transformé la rivalité en affrontement feutré.

L’arrivée de Donald Trump à la tête des États-Unis, l’entourage qu’il s’est donné et ses dernières déclarations n’ont fait qu’accélérer et confirmer l’évolution : à l’affrontement feutré succède un nouveau genre de « guerre froide ».

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Les Chinois et leurs dirigeants ont accueilli l’élection de Donald Trump avec calme : elle illustre, à leur avis, les tares de la démocratie à l’américaine et ils préfèrent cet homme antiélite, brutal et qui clame son refus d’une Chine conquérante à la froideur intellectuelle d’Obama et, surtout, au tropisme antichinois sournois de Hillary Clinton.

Il ne leur a pas échappé que les États-Unis, se disant puissance du Pacifique, ont choisi l’Asie pour en faire le « pivot » de leur politique extérieure. Ils encerclent la Chine en faisant des voisins de celle-ci leurs alliés-satellites.

Face à ce qu’ils considèrent comme une invasion de leur pré carré, les Chinois ont décidé de rendre aux Américains la monnaie de leur pièce : le président Xi Jinping vient de terminer sa troisième tournée en Amérique latine, au cours de laquelle il a promis de multiplier par trois, en dix ans, le volume des échanges de la Chine avec cette arrière-cour des États-Unis, d’investir dans l’énergie et les infrastructures.

Au Brésil, il a parlé de « partenariat stratégique » et a vendu des armes à plusieurs pays de la région. En Argentine, il a obtenu l’autorisation de bâtir une station de surveillance de satellites, dirigée par des militaires chinois.

La Chine s’installe en Amérique latine pour de bon et durablement. Elle en fait un des deux pivots de sa politique extérieure.

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L’autre étant la nouvelle route de la soie qui mènera la Chine en Europe via l’Afghanistan, l’Iran, la Turquie et la Méditerranée.

La Chine fait ainsi revivre son glorieux passé et accepte l’inévitable « clash » avec les Américains.

Au lieu de se protéger du reste du monde, comme Donald Trump le préconise pour les États-Unis, elle part à sa conquête.

Pendant ce temps, à Washington, Barack Obama et son ministre des Affaires étrangères, John Kerry, se préoccupent du souvenir qu’ils laisseront et rédigent déjà leur testament politique.

À Lima, où il a participé au sommet de l’Apec (Coopération économique pour l’Asie-Pacifique) pour apaiser autant que faire se peut l’inquiétude des alliés asiatiques de l’Amérique, Obama a ­réitéré sa recommandation : « Laissons Donald Trump décider et agir. Nous verrons d’ici à deux ans si cela nous plaît ou non. »

Ce sera son leitmotiv, une forme de testament.

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Simultanément, John Kerry, qui personnifie depuis près de quatre ans la politique étrangère de Barack Obama, détaille dans une interview parue dans Foreign Affairs ce que les États-Unis ont voulu faire sur le plan international.

• La Syrie ? « Le président Assad dit à qui veut l’entendre qu’il va reconquérir son pays ; ceux qui veulent le renverser assurent qu’il ne sera plus là demain. Lui comme les autres se gargarisent de mots », dit John Kerry dans cette interview avant d’ajouter :

« Lorsque la Russie, l’Iran et d’autres estimeront qu’il est de leur intérêt de rechercher la paix et de mettre un terme à la guerre, tout sera différent.

Il faudra inventer une autre dynamique ; on l’entrevoit déjà, et c’est certainement ce qui arrivera : la Syrie peut encore être réunifiée. »

• Les États-Unis, la Russie et l’Iran peuvent-ils trouver un terrain d’entente ?

« Certainement. Aucun d’entre nous ne va télégraphier ce qu’il cherche à obtenir. Mais nous, Américains, savons ce que nous ne voulons à aucun prix : nous n’engagerons pas de troupes au sol et nous ne nous lancerons pas dans une nouvelle guerre dans la région. »

« Mais notre priorité numéro un est Daesh. Nous ne quitterons pas le pouvoir avant d’avoir réduit cette entité à presque rien. Nous avons déjà obtenu des résultats appréciables, et le reste est en bonne voie… »

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• Qu’est-ce qui vous a empêché d’obtenir des avancées significatives dans la résolution du conflit israélo-palestinien ? Des événements ou des hommes ?

« Une combinaison des deux. Il faut des protagonistes décidés à arriver à une solution, et ce n’était pas le cas. Il faut aussi des circonstances favorables : elles n’étaient pas non plus au rendez-vous.

Mais ce que nous avons obtenu servira de base à un futur accord. Cela dit, il nous reste près de deux mois et nous n’avons pas baissé les bras ! »

• L’Iran ? « Le plus important en ce moment est de tenir les engagements que nous avons pris et les promesses que nous avons faites. Ce qui a été accompli est considérable, mais il nous reste beaucoup à faire.

Ajoutez à cela l’interventionnisme militaire iranien et le rôle que ce pays veut jouer dans la région, le fait que son Guide suprême n’a pas confiance en nous et vous aurez une idée des difficultés que nous rencontrons. »

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L’interview de John Kerry s’achève sur une profession de foi qui est le fondement de la politique étrangère de Barack Obama :

« La clé du succès pour l’Amérique est que l’ensemble de ceux qui parlent et agissent en son nom connaisse l’histoire des pays dont ils s’occupent, comprennent ce qui est dans la tête de leurs dirigeants, voient avec leurs yeux », dit-il.

Et de conclure : « Si nous avions fait cela, nous n’aurions eu ni la guerre du Vietnam, ni celle d’Irak, ni d’autres déboires. »

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Donald Trump et les personnes dont il s’entourera ne seront certainement pas les continuateurs du tandem Obama-Kerry.

L’Amérique redeviendra impériale, c’est‑à-dire insensible à la subjectivité des autres.

« America first », l’Amérique d’abord : c’est avec ce slogan que Donald Trump a gagné et ce sera sa ligne directrice.

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