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Donald Trump and Co. : l’échec des médias

par

Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Donald Trump le 22 novembre 2016 à New York, Etats-Unis. © Mark Lennihan/AP/SIPA

Il n’y a rien d’infamant à se tromper, pour peu qu’on le reconnaisse, d’une part, et que l’on prenne la peine de comprendre ce qui a pu nous emmener sur des chemins de traverse…

C’est peu dire que nous, les médias, sommes, à de rares exceptions près, passés à côté de l’histoire récente. À côté du Brexit, à côté de l’élection américaine, à côté de l’ascension de Fillon et de la chute de Sarkozy. À côté, aussi, du scrutin présidentiel gabonais, du score de Jean Ping et de ce qu’il révélait, malgré son échec.

Pourquoi autant d’aveuglement dans un laps de temps aussi court ? Parce que le monde change plus vite qu’on ne le pense et que les grilles de lecture jusqu’ici en vigueur ne permettent plus de décrypter ses mutations.

Et, soyons honnêtes, parce que nous sommes moins « connectés » – quel paradoxe dans le monde d’aujourd’hui ! – à la réalité. Ce que résume très bien le célèbre économiste Paul Krugman dans un billet publié par le New York Times, intitulé Notre pays inconnu, au lendemain de l’élection de Donald Trump : « Une chose est sûre : les gens comme moi, et probablement comme la plupart des lecteurs du New York Times, ne comprennent vraiment pas le pays dans lequel nous vivons. »

Décalage profond

Nous accordons une importance démesurée aux sondages et enquêtes d’opinion, aux autoproclamés analystes et experts de plateaux télé. Nous avons les yeux braqués sur eux, à tel point que nous n’avons pas vu ce qui se passait autour de nous, la sourde colère d’électeurs qui se sentent abandonnés, qui ont peur et qui ne votent plus comme avant, en rangs serrés derrière les jadis tout-puissants partis traditionnels.

Le jeu politique, de plus en plus confus, n’est également plus le même. L’émergence d’un nouveau populisme est une réalité, même si nous n’avons pas voulu y croire. Poutine, Erdogan, Orbán, Xi Jinping, Trump, Le Pen font florès. A fortiori en période de crise, économique comme existentielle, dans un monde présenté comme plus dangereux qu’avant, même si c’est faux. Ainsi, par exemple, de l’ennemi public numéro un désigné par ces derniers, la mondialisation, bouc émissaire de toutes les peurs.

Le décalage entre le discours des médias et des élites, et ce qui sort des urnes est de plus en plus profond.

Elle porte le chapeau d’autres phénomènes, les révolutions du monde du travail sous l’effet des révolutions numérique et robotique (les emplois salariés de jadis ont vécu) et les phénomènes migratoires, qui bousculent les identités nationales et les modes de vie.

Un mal pour un bien

Face à ces changements radicaux, une seule réponse pour nos Trump and Co. : ériger des murs, se barricader derrière ses frontières. Ce à quoi, même si c’est illusoire, une bonne partie de leur électorat grandissant adhère. Nous aurions dû mieux mesurer cette adhésion. Et ne pas confondre nos convictions avec la manière dont les autres perçoivent la réalité.

Le décalage entre le discours des médias – et donc des élites – et ce qui sort des urnes est de plus en plus profond. L’abîme entre ces élites et les classes moyenne et populaire, lui, devient insondable. Le monde que nous décrivons n’est pas toujours celui dans lequel a l’impression de vivre une grande partie des gens. Cela les horripile. À tel point qu’ils ont souvent tendance à voter contre ce que leur recommande l’establishment. Pis, ils ne supportent plus d’être considérés comme « acquis ». Et le font payer cher…

Notre métier n’est pas de se hasarder à émettre des pronostics, encore moins d’étaler nos certitudes. Nous sommes là pour décrire la réalité, toute la réalité, et aider nos lecteurs à comprendre.

Dans les cas qui nous intéressent ici, nous n’avons pas réussi à présenter des scénarios politiques basés sur cette réalité, donc nous avons échoué dans l’exercice le plus élémentaire de notre fonction. C’est, en tout cas pour nous, un mal pour un bien : tirons toutes les leçons de ces échecs pour revenir avec humilité aux fondamentaux et ouvrir les yeux.

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