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Arts plastiques : « The Color Line », vive la couleur !

Peinture de Aaron Douglas © Musée du Quai Branly

Pour la première fois en France, une expositionretrace plus d’un siècle de création africaine-américaineaux États-Unis. Une occasion de relire et decorriger l’Histoire telle qu’elle fut longtemps écrite,tout en découvrant des œuvres magnifiques.

C’est une première en France et, ne serait-ce que pour cette raison, il faut se précipiter dans les salles de l’exposition « The Color Line, les artistes africains-américains et la ségrégation », qui se tient au musée du Quai Branly-Jacques-Chirac jusqu’au 15 janvier 2017. Bien entendu, une exposition ne suffira pas à effacer plus d’un siècle d’aveuglement, de déni, de mépris, d’ignorance… « Aux États-Unis, il y a eu un vrai mouvement de reconnaissance des artistes africains-américains, raconté notamment dans l’article du New York Times “Black Artists and the March Into the Museum”, explique le commissaire de l’exposition, Daniel Soutif. Ce qui est frappant, c’est que cela n’a pas touché la France pour l’instant. Ici, c’est une vraie nouveauté, il y a très peu de personnes compétentes, et “The Color Line” est l’une de ces rares expos où le public et les critiques sont logés à la même enseigne. Personnellement, je vois tout ce qu’il manque encore et tout ce que l’on n’a pas pu obtenir. Mais bon, j’ai accompli ce travail en pensant aussi aux commissaires qui pourront y faire leur marché pour de futures expositions monographiques… »

Une histoire méconnue en France

Rassembler des artistes noirs dans un ghetto conceptuel aurait pu valoir à Daniel Soutif quelques reproches. La remarque, qu’il attendait, n’est pas venue. Viendrait-elle un jour, la réponse serait toute trouvée : lorsque tout un volet de l’Histoire est ignoré, il faut le mettre en évidence d’urgence ! Pour lui, depuis l’exposition « Magiciens de la terre » (1989), qui était elle aussi une exposition collective, même la scène africaine contemporaine est mieux connue en France que la scène africaine-américaine. Et il faut se rendre à l’évidence, des noms comme Aaron Douglas, William H. Johnson, Archibald J. Motley Jr. ou Romare Bearden ne disent rien au grand public français. « The Color Line » permet donc de commencer à combler ces lacunes en proposant un voyage historique et artistique dans l’Amérique noire, depuis le milieu du XIXe siècle jusqu’à nos jours.

Les découvertes s’enchaînent, tout au long des onze sections chronologiques et des trois sections thématiques du parcours, qui invitent à naviguer parmi quelque 200 œuvres et 500 documents originaux. Ces derniers, habilement disposés sur des panneaux différents, permettent de contextualiser les œuvres sans interférer avec elles. « Au MoMa, à New York, l’exposition “The Great Migration” a suscité une polémique car elle était accompagnée d’une grosse documentation, ce qui n’est pas le cas habituellement, raconte le commissaire de l’exposition. En France, nous sommes moins rétifs aux documents… » À vrai dire, c’est heureux, puisque « The Color Line » ne néglige pas la pédagogie en proposant deux parcours en un, imbriqués, entrelacés, où l’historique et l’esthétique se répondent.

La violence de la ségrégation 

Chocs garantis, puisque l’histoire de la ségrégation est une histoire de la violence. La partie consacrée aux lynchages, tout particulièrement, n’épargne pas le visiteur, même s’il a déjà beaucoup lu sur le sujet. Pendaison, castration, torture, tout est résumé dans cette œuvre au fusain de Charles H. Alston datée de 1935 et qui montre un Blanc au visage de cadavre tenant victorieusement au-dessus de lui les parties génitales ensanglantées d’un homme, la corde au cou…

Des images bien pires auraient pu être montrées : « Les Blancs pensaient que les Noirs n’étaient pas des humains, explique Daniel Soutif. Il y a tout un fantasme sur la pureté du sang, une peur de l’animal touchant la femme blanche, tout ce qui transparaît par exemple dans The Negro A Beast, ce texte de Charles Carroll publié en 1900 et qui vise à montrer que les Africains ne sont pas des descendants d’Adam et Ève… »

D’autres épisodes historiques sont explorés à travers les arts comme la Grande Migration, avec les « Migration Series » de Jacob Lawrence (1940-1941) ou la lutte, toujours d’actualité, pour l’égalité des droits avec Condition Report (2000), de Glenn Ligon, reprenant la fameuse affiche blanche « I am a man ».

 Le problème du XXe siècle est le problème de la ligne de la couleur

Mais le parcours permet aussi de (re)découvrir « L’exposition des Nègres d’Amérique », organisée à l’occasion de l’Exposition universelle de 1900, à Paris. Pour l’organiser, Thomas J. Calloway s’était entouré de Daniel Murray, bibliothécaire noir de la Library of Congress, et de W. E. B. Du Bois, alors professeur d’histoire et d’économie à l’université d’Atlanta. Il s’agissait, déjà, de déconstruire les clichés.

« Les cinq cents photographies présentées montraient aux visiteurs une autre Amérique, une Amérique noire multiple : des étudiants, des jeunes filles et des jeunes hommes studieux, des petits commerçants, des patriotes, des citadins, des quartiers bourgeois, des enfants joyeux (…), écrit Sarah Frioux-Salgas dans le catalogue de l’exposition. On ne voyait aucune trace de la violence raciale et sociale, seulement des illustrations de l’expression “égaux mais séparés”. »

C’est d’ailleurs à cette époque que Du Bois reprend une expression formulée en 1881 par l’abolitionniste Frederick Douglass dans The North American Review et affirme que « le problème du XXe siècle est le problème de la ligne de la couleur ».

Un message d’espoir 

Dessins, peintures, gravures, sculptures, films, installations : tous les modes d’expression artistique classiques sont utilisés par les artistes africains-américains pour s’exprimer. « Est-ce que cet art a des caractères esthétiques permettant de l’identifier ? demande Daniel Soutif. Mon opinion, c’est que non. On y retrouve les catégories habituelles de l’histoire de l’art. Mais il y a des traits indubitables qui montrent qu’il s’agit bien d’une seule et même famille : ils ont en commun d’avoir souffert, d’avoir eu à se penser comme Noirs, d’avoir connu le poids de la ségrégation et des stéréotypes racistes. »

Mais si effectivement l’horreur de la discrimination est souvent présente, l’humour, le bonheur et la joie de vivre ne sont pas totalement absents. Les toiles de Robert H. Colescott de la fin des années 1970, les caricatures d’Oliver W. Harrington et les œuvres contemporaines de Mickalene Thomas (Origin of the universe I) ou de Kerry James Marshall (Souvenir III) apportent ainsi un souffle d’espoir indispensable. Tout comme les peintures arc-en-ciel, où n’existe aucune frontière entre les couleurs, d’Emma Amos (Three Figures, 1967) et de Bob Thompson.

À l’heure où Donald Trump triomphe, on peut se demander si l’avènement de Barack Obama, il y a huit ans, a permis à tous ces artistes de sortir de l’ombre dans laquelle on les avait maintenus. Pour Daniel Soutif, le mouvement a certes été amplifié par son arrivée à la Maison Blanche, mais il est bien antérieur. « L’art noir américain fait en réalité une apparition modeste dans les années 1970, explique-t-il.

L’exposition organisée par le Metropolitan Museum “Harlem on my Mind : Cultural Capital of Black America” fait scandale en raison du peu de place qu’elle accorde… aux peintres noirs ! La réaction entraîne un début de réflexion des musées, qui vont alors commencer à engager des commissaires noirs. Jusqu’à ce que David Driskell propose, en 1976, l’exposition manifeste “Two Centuries of Black American Art, 1750-1950”. »

Aux États-Unis, l’heure est désormais aux expositions monographiques, chaque artiste étant enfin considéré au regard de son œuvre personnelle. Le Met Breuer, nouvel espace du Metropolitan Museum consacré à l’art moderne et contemporain, accueille ainsi une superbe rétrospective de Kerry James Marshall jusqu’au 29 janvier 2017.

L’on se souvient alors du secrétaire à l’Intérieur Harold LeClair Ickes accueillant, en 1939, la contralto Marian Anderson sur les marches du Lincoln Memorial face à 75 000 personnes, alors que le Constitution Hall lui refusait l’hospitalité. Avant qu’elle ne chante My country, ‘Tis of Thee, il eut ces mots : « Le génie ignore la ligne de la couleur. » Il avait une bonne longueur d’avance.


Le drapeau revu et corrigé

La bannière étoilée est un motif récurrent dans l’histoire de l’art aux États-Unis. Il ne faut donc pas s’étonner que les artistes africains-américains l’aient repris et corrigé à leur goût. L’exposition « The Color Line » offre ainsi plusieurs exemples de relecture. Avec U.N.I.A. Flag, David Hammons recolore la Star-Spangled Banner en noir (peau), vert (abondance) et rouge (sang), les couleurs du drapeau panafricain de Marcus Garvey.

Plus violente, Faith Ringgold lefait saigner avecThe Flag is Bleeding. Quant à Thornton Dial, il le réinterprète sans égards avec des ressorts de matelas, du grillage, des vêtements déchirés, de la peinture, et clame : Don’t Matter How Raggly The Flag, It Still Got to TieUs Together.

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