Cameroun : l’intifada des anglophones

Deux élèves d'une école anglophone dans la région de Bamenda. © Alberto Vaccaro/CC/Flickr

Il y a d’abord eu les avocats, puis ce fut au tour des enseignants. Convaincus d’être marginalisés par une administration francophone et vieillissante, le Sud-Ouest et le Nord-Ouest se rebiffent.

Quand une simple grève d’enseignants dégénère et que des manifestations sécessionnistes éclosent, c’est tout le pays qui tremble sur ses fondements. Le gouvernement, qui sait mieux que personne la fragilité des équilibres qui font le Cameroun, a sorti les gros moyens. Le 21 novembre, l’armée a été déployée à Bamenda, la plus grande ville (700 000 habitants) des régions anglophones de l’Ouest.

Pour disperser les manifestants et conjurer les démons du séparatisme, les militaires ont procédé à des tirs de sommation. Une personne au moins a été tuée et une centaine d’autres ont été arrêtées dans la foulée. Plus personne n’en doute : tel le Mont Cameroun, le volcan est de nouveau en activité.

Une spécificité à préserver

Les signes précurseurs d’une explosion sont là. Ils prennent la forme de revendications difficiles à satisfaire du point de vue des autorités : les enseignants anglophones demandent que leurs collègues francophones ne puissent plus exercer dans les écoles de langue anglaise, à moins qu’ils ne soient bilingues. De la même manière, ils exigent que les administrateurs et les enseignants des universités de Bamenda et Buea parlent tous anglais. Il en va, disent-ils, de la sauvegarde de la spécificité du système éducatif de toute la région.

Mais les enseignants ne sont pas les seuls à vouloir en découdre avec Yaoundé. En grève depuis le 11 octobre, les avocats anglophones réclament que soient enfin traduits en anglais les actes uniformes de l’Ohada (l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires) ainsi que ceux de la Cima (Conférence internationale des assurances).

Même exigence pour la réglementation de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique Centrale (Cemac) et plusieurs textes de loi qui ont été votés à l’Assemblée nationale mais n’existent, aujourd’hui encore, qu’en version française, alors que le Cameroun est officiellement bilingue.

Une repression violente 

Les premiers temps, le gouvernement n’a pas paru prendre l’affaire au sérieux, mais il a été finalement été pris de court, le 8 novembre. Ce jour-là, des avocats rassemblés devant la Cour d’appel Bamenda annoncent la création d’un nouveau barreau exclusivement anglophone. S’ensuit une marche, violemment réprimée par la police. Des images d’avocats maltraités font le tour de réseaux sociaux et Ayah Paul Abine, avocat général à la Cour suprême et figure anglophone, sort de sa réserve – signe que le malaise remonte au plus haut niveau de l’État.

Il se déclare publiquement solidaire des manifestants et, sur les réseaux sociaux, la quasi-totalité des commentaires qui font écho à sa déclaration tonitruante sont favorables à la partition du pays et à l’indépendance du Southern Cameroons, l’entité territoriale qui regroupe le Nord-Ouest et le Sud-Ouest et qui, en 1961, a rejoint le Cameroun oriental francophone.

Les images de la répression choquent jusqu’au Parlement. Le groupe des députés du Social Democratic Front (SDF, opposition) exige des excuses du gouvernement (lequel s’est, jusqu’à présent, abstenu). Symbole de la fracture entre les deux communautés linguistiques, la version anglaise de l’hymne camerounais a résonné plus vigoureusement que d’habitude, le 16 novembre dernier, lors de la cérémonie d’ouverture de la Coupe d’Afrique des nations féminine à Yaoundé.

Et s’ils chantent à tue-tête cette ode au patriotisme, c’est parce que les anglophones, qui se disent assimilés et discriminés, veulent reprendre leur liberté. Fédéralisme pour les modérés, sécession pour les plus radicaux… En dépit de l’absence d’enquêtes d’opinion, on peut se risquer à soutenir que la majorité d’entre eux souhaitent une évolution de la forme actuelle de l’État.

Des discriminations insupportables 

« Les opinions sécessionnistes gagnent du terrain », s’alarme Edith Kah Walla, une femme d’affaires engagée en politique. Parfaitement bilingue, originaire du nord-ouest du Cameroun, elle dit croire « en un pays uni dans sa diversité linguistique et culturelle », mais blâme la mauvaise gouvernance.

« Les gens se radicalisent en croyant être les seuls à souffrir des pénuries d’eau et d’électricité ou de la corruption qui touchent pourtant tous les Camerounais, explique-t-elle. Et si les anglophones le prennent aussi mal, c’est parce qu’ils sont discriminés par ailleurs. Dans les administrations ou les entreprises parapubliques, l’anglophone est toujours l’adjoint d’un francophone. Et jamais un citoyen de l’ancien territoire britannique n’a été à la tête des ministères de la Défense ou des Finances. » Joshua Osih, député du SDF, attribue l’aggravation de la fracture linguistique à cette « élite vieillissante », majoritairement francophone, qui gouverne le pays. « Contrairement aux quadras et aux quinquas, ces gens-là ne parlent pas anglais. Ils ne le comprennent même pas ! Ils rament à contre-courant de notre société. »

L’étincelle anglophone a donc beau menacer de mettre le feu à toute la plaine, Yaoundé s’enferme dans le déni, récusant même l’existence d’une question anglophone. Toute opinion contraire est taxée d’antipatriotisme. Les ministres ne se prononcent pas sur ce dossier jugé trop sensible. Contactés pour un éclairage sur la situation des avocats, le bâtonnier Jackson Ngnié Kamga n’a pas donné suite.

Nico Halle, président de l’Assemblée générale de l’Ordre des avocats du Cameroun, s’impose lui aussi un silence gêné. « Je ne veux pas que l’on m’accuse de parler à la place du bâtonnier », a-t-il prétexté, sous-entendant que le reproche lui avait déjà été fait. Seuls les concernés et les opposants en parlent sans exiger l’anonymat.

Les politiques dans le déni

Résultat : la gestion de la grogne des avocats est traitée avec une approche technocratique par le ministre de la Justice, Laurent Esso, et celle des enseignants par son homologue des Enseignements secondaires, Ernest Ngallé Bibéhé. Comme si une question aussi grave que la remise en cause de la forme de l’État devait se traiter dans le huis clos de réunions convoquées dans des cabinets ministériels… Mais ni le chef de l’État ni son Premier ministre, Philémon Yang, pourtant anglophone, n’ont manifesté publiquement le moindre désir d’apporter une réponse politique à la question anglophone.

Comme si nier l’existence d’un problème suffisait à le résoudre. Et quand les menaces à la paix civile se font sérieuses, Paul Biya manie le bâton de la répression ou la carotte du décret de nomination – avec plus ou moins de succès, c’est selon. N’est-ce pas ce qu’il a essayé de faire avec Ayah Paul Abine, promu à la Cour suprême quelques mois seulement après avoir claqué la porte du parti au pouvoir pour rejoindre les sécessionnistes du Southern Cameroons National Council (SCNC) ? Sans doute le président a-t-il cru que les avantages qui accompagnent inévitablement ce type de nomination l’aideraient à s’accommoder du bâillon du devoir de réserve auquel l’astreignent désormais ses fonctions.

Ex colonie britannique

Le malaise des anglophones du Cameroun n’est pourtant pas nouveau et l’on aurait cru que, les décennies passant, Yaoundé aurait appris à le canaliser. En décembre 2010, le gouvernement n’avait-il pas eu l’habileté de célébrer le cinquantenaire de l’armée camerounaise au beau milieu de Bamenda, comme pour rappeler son attachement à un pays uni et faire taire les vieilles querelles ?

Car, à ce jour encore, le Cameroun demeure une expérience unique en Afrique. Une cohabitation en équilibre instable entre deux territoires anciennement gérés par la Grande-Bretagne et la France. Historiquement, le Southern Cameroons et le Northern Cameroons étaient administrés conformément au mandat accordé aux Britanniques par la Société des Nations jusqu’au 13 décembre 1946.

À cette date, les territoires furent officiellement cédés au Conseil de tutelle des Nations unies… Sauf que dans la pratique, Londres continua de les traiter comme s’ils faisaient partie du Nigeria ; leurs élus siègent à l’Assemblée de l’Est de la fédération nigériane et une partie des instituteurs et des fonctionnaires viennent même de l’autre côté de la frontière.

En 1959, à la suite d’une victoire du parti sécessionniste Kamerun National Democratic Party (KNDP) aux élections législatives, les Southern Cameroons menacent de faire sécession de la Fédération du Nigeria. Leur sort fait l’objet d’âpres batailles à l’ONU sur fond de guerre froide.

Finalement, il fut décidé qu’un référendum serait organisé et que la population aurait à choisir entre rejoindre la Fédération du Nigeria ou intégrer le Cameroun nouvellement indépendant. Ainsi naquit la République fédérale du Cameroun. Mais l’ADN jacobin du pouvoir de Yaoundé étant incompatible avec le fédéralisme, il le fit disparaître en 1972 – et avec lui, les derniers symboles de la dualité linguistique du pays.

Soixante-cinq ans après la réunification, les anglophones s’estiment floués et Ayah Paul Abine est amer. « Si les francophones de la magistrature imposent la langue officielle qu’ils maîtrisent le mieux aux anglophones, qui peut encore dire que le sort fait aux anglophones est moins colonial que celui que les Européens ont fait à nos parents ? »