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Mali : ce que risquent les informateurs des armées opérant dans le Sahel

Par et - à Bamako

Patrouille onusienne dans la ville de Tombouctou, en mai. © Souleymane Ag Anara/AFP

Les drones ne suffisent pas. Dans le Nord, les militaires français et les Casques bleus de la Minusma ont besoin d’informateurs locaux. Qui le paient souvent de leur vie.

Devant la caméra, dans une mise en scène savamment élaborée, deux hommes avouent leur « forfait ». Le premier, Mohamed Ould Boyhi, visage rond, barbe poivre et sel, raconte comment il a été approché par un officier français, un certain « Guillaume », et par son traducteur, « Redouane », dès le début de l’opération Serval, lancée en janvier 2013, et admet qu’il a été payé par l’armée française pour recruter des informateurs. Le second, Houssein Ould Bady, plus sec, barbe blanche, reconnaît qu’il a lui-même donné des informations aux Français, lesquelles leur auraient permis de trouver des caches d’armes et de « neutraliser » des combattants jihadistes.

Tous deux, dans un acte de repentance que l’on devine contraint, découragent ceux qui verront ce film de faire les mêmes « erreurs » qu’eux. Puis la sentence tombe : ils sont condamnés à mort pour trahison et espionnage. Images de déjà-vu : devant un parterre de villageois immobiles, dans un paysage désertique, les deux captifs, genoux à terre, sont passés par les armes par des bourreaux se tenant debout derrière eux, turban noir sur le visage et kalachnikov en bandoulière.

Propager la peur auprès des informateurs

Diffusée au début du mois de novembre par le canal de communication officiel d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), Al-Andalus Media, la vidéo, intitulée Traîtres 2, vise un public précis : tous ceux qui, aux confins du désert, seraient tentés d’informer les ennemis du jihad – pêle-mêle, la France, la Minusma et les armées des pays de la région. Une première vidéo du même type, quoique plus brutale, intitulée Traîtres et dans laquelle deux Maliens et un Mauritanien étaient exécutés, avait déjà été diffusée en décembre 2015.

Dans les environs de Tombouctou, où les deux victimes, originaires du village d’Araouane, avaient disparu il y a trois mois, rares sont ceux qui ont vu la vidéo. Mais tous en ont entendu parler. « C’est comme ça que la peur s’installe, explique un dignitaire de la ville. Au début, on n’y prêtait pas attention. Mais les exécutions se sont multipliées. Et chacune d’entre elles est suivie d’un communiqué, d’une vidéo ou d’un tract. Le but recherché est clair : empêcher toute collaboration avec les forces étrangères. Les gens ont de plus en plus peur de parler aux soldats français ou aux Casques bleus, surtout dans les villages reculés. »

Au fil des mois, la liste des hommes tués par les groupes jihadistes pour avoir « collaboré » avec « les ennemis de l’islam » n’a cessé de s’allonger. La Minusma en a recensé une vingtaine ces deux dernières années. Le 5 mars 2014, à Kidal, deux hommes armés ouvrent le feu sur un responsable militaire du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) connu pour travailler avec les Français.

Deux mois plus tard, le scénario se répète : Sidati Ag Baye, proche du MNLA et des Français, est tué chez lui. En septembre de la même année, un Touareg accusé d’être un indicateur des Français, qui avait été enlevé devant son domicile quelques jours plus tôt, est décapité par des éléments d’Aqmi. Sa tête sera retrouvée sur un étal du marché de Zouera. D’autres seront tués en pleine rue d’une balle dans la tête, ou enlevés et plus tard exécutés devant la population.

 Les jihadistes ont des espions partout, dans tous les villages. Ils nous surveillent, mais on ne sait pas qui ils sont

Des informations grassement payées

Ces informateurs sont indispensables aux armées opérant dans le Sahel. « Les drones, les images satellites et les écoutes téléphoniques ne suffisent pas, admet un officier français. Nous avons aussi besoin de renseignement humain pour trouver des caches enfouies sous le sable ou pour repérer des combattants. Sans ces sources-là, nous serions bien moins efficaces. » La France et la Minusma sont en quête permanente de ces « espions » officieux. « Quand les soldats français arrivent dans les campements ou sur le marché hebdomadaire des villes, ils demandent aux gens de venir vers eux pour leur donner des informations sur les terroristes, explique un notable du Nord installé à Bamako. Ils distribuent leur contact aux gens. » Et ils promettent évidemment de l’argent.

C’est ainsi qu’a été recruté Mohamed Ould Boyhi, selon ses proches. « Il y a deux à trois ans, raconte l’un d’eux, Mohamed a été contacté par un gendarme malien qui l’a présenté à des Français. Il a reçu une somme initiale de 2 millions de F CFA [3 000 euros] et un téléphone satellitaire Thuraya. » En plus de cela, on lui aurait promis de l’argent à chacune de ses informations, mais aussi la possibilité de faire libérer des proches si jamais ils étaient arrêtés.

Ces hommes savent les risques qu’ils prennent. « Les jihadistes ont des espions partout, dans tous les villages. Ils nous surveillent, mais on ne sait pas qui ils sont », souligne un cadre de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA). Le destin des deux hommes d’Araouane semble avoir été scellé en début d’année, quand Ould Bady est monté à bord d’un hélicoptère français pour localiser une position d’Aqmi, près de son village natal. L’opération fut un succès. Des jihadistes furent tués. Ould Bady fut récompensé. Avant d’être enlevé…

Abandon total

« Les personnes recrutées par la France ou la Minusma n’ont aucune protection lorsqu’ils sont en mission sur le terrain, se désole un parent d’une des deux victimes de la vidéo. Et, s’ils meurent, leur famille n’a aucune aide. Aujourd’hui, des orphelins et des veuves sont livrés à eux-mêmes. »

Rencontré à Bamako, où il s’est réfugié il y a quelques semaines, le fils d’un des deux hommes assassinés dans la vidéo vit dans la crainte d’être un jour ciblé à son tour. « J’ai échappé à un assassinat commandité par Aqmi, affirme-t-il. À Tombouctou, personne n’est en sécurité. Dans les campements, Aqmi dit à nos parents que nous sommes devenus des “cafres” [des mécréants]. Nous sommes en danger. »

Le sentiment d’abandon est total chez les proches des victimes. « La France se fiche éperdument d’eux. Elle les utilise comme des mouchoirs jetables et ne se préoccupe pas des conséquences », déplore un notable touareg qui accueille régulièrement des « informateurs » en perdition dans sa maison à Bamako. Contactées, les autorités françaises n’ont pas souhaité évoquer un sujet considéré comme relevant du secret des opérations militaires.

Quant aux autorités maliennes, « elles ferment les yeux et se bouchent le nez », accuse-t-il. « On a l’impression que nous avons perdu nos proches pour rien, renchérit un parent d’une des deux victimes. Leur femme, leurs enfants, personne n’a reçu quoi que ce soit de la France. Nous nous en remettons à Dieu. »


Une réponse à l’État islamique ?

La vidéo publiée par Aqmi au début de novembre avait pour but de mettre en garde les populations locales contre toute « collaboration » avec les forces armées étrangères, mais peut-être aussi d’envoyer un message aux candidats au jihad. Quelques jours plus tôt, le 30 octobre, sa concurrente, l’organisation État islamique (EI), avait en effet pour la première fois officialisé sa présence dans la région en répondant favorablement à l’allégeance prêtée par Abou Walid el-Sahraoui dix-huit mois auparavant.

Passé par les rangs du Front Polisario et du Mujao, ce dernier avait annoncé en mai 2015 le ralliement d’Al-Mourabitoune à l’EI, provoquant une scission au sein du groupe dirigé par Mokhtar Belmokhtar, qui est resté fidèle, lui, à Aqmi. Mais il a fallu attendre la fin du mois d’octobre pour que la direction centrale de l’EI reconnaisse officiellement sa branche saharienne. Ces derniers temps, « l’État islamique dans le grand Sahara » a revendiqué plusieurs attaques spectaculaires, au Burkina Faso et au Niger notamment.

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