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États-Unis : Donald Trump contre la terre entière ?

Donald Trump pendant un meeting de campagne, à Tampa (Floride), le 24 octobre. © ERIC THAYER/NYT-REDUX-REA

Après Vladimir Poutine en Russie, Viktor Orbán en Hongrie, Marine Le Pen en France ou Nigel Farage au Royaume-Uni, c’est au tour du nouveau président américain d’agiter le drapeau du national-populisme. Au risque de bouleverser tous les équilibres mondiaux.

La stupéfiante victoire de Donald Trump sur Hillary Clinton marque un tournant. Pas seulement pour l’Amérique mais pour l’ordre mondial tout entier. Nous entrons dans une nouvelle ère, celle du nationalisme populiste, où des électeurs en colère s’en prennent au modèle libéral que nous avions construit depuis les années 1950. Le risque est grand que nous basculions dans un monde de nationalismes exacerbés, conflictuels, et que nous nous retrouvions à un moment de notre histoire tout aussi capital que le fut la chute du mur de Berlin en 1989.

Un discours populiste qui séduit

La base électorale de Trump est, à cet égard, très révélatrice. Alors que le vote en faveur de Clinton s’est concentré dans les villes le long des côtes, les zones rurales et les petites villes ont, elles, massivement voté en faveur du candidat républicain. Le plus surprenant a été sa victoire en Pennsylvanie, dans le Michigan et dans le Wisconsin, trois États industriels du Nord qui, lors des scrutins précédents, avaient paru si fermement acquis aux démocrates que Hillary Clinton n’a pas jugé bon de faire campagne dans le dernier d’entre eux. Trump, lui, a su convaincre les ouvriers syndiqués, frappés par la désindustrialisation, qu’il leur rendrait leurs emplois perdus et que du même coup l’Amérique retrouverait sa grandeur.

Ce nationalisme populiste a un air de déjà-vu. En Grande-Bretagne, où les partisans du Brexit étaient pour l’essentiel issus des zones rurales et des petites villes. En France, où les ouvriers votent désormais Marine Le Pen.

En Russie, où Vladimir Poutine n’a pas la cote auprès des citoyens les plus éduqués des grandes villes, comme Saint-Pétersbourg ou Moscou, mais dispose d’une large assise électorale dans le reste du pays. En Turquie, où le président Recep Tayyip Erdogan bénéficie du soutien de la petite bourgeoisie conservatrice. En Hongrie, où le Premier ministre, Viktor Orbán, est populaire partout sauf à Budapest.

Dans un grand nombre de pays, industrialisés ou émergents, c’est la classe sociale (elle-même fonction du niveau d’éducation) qui détermine la fracture entre villes et pays profond. C’est là une conséquence directe de la mondialisation et des progrès technologiques, qui découlent de l’ordre mondial libéral que les États-Unis ont instauré en 1945 et qui a alimenté la croissance. Ce système permet d’assembler des iPhone en Chine et de les envoyer aux États-Unis ou en Europe une semaine avant Noël.

Il a facilité les migrations de millions de personnes des pays pauvres vers les pays riches. Et il a fonctionné. Entre 1970 et la crise financière de 2008, la production totale de biens et de services a quadruplé, tirant de la pauvreté des centaines de millions d’êtres humains, en Inde, en Chine, ainsi qu’en Amérique latine et en Afrique subsaharienne.

Remise en question d’un système

Les bénéfices de ce système n’ont toutefois pas atteint toutes les couches sociales. Dans les pays développés, les ouvriers ont perdu leurs emplois tandis que, confrontées à une concurrence très rude, les entreprises se délocalisaient et réduisaient leurs effectifs. Un phénomène que la crise des subprimes puis celle de l’euro n’ont fait qu’aggraver.

Dans les deux cas, les systèmes conçus par les élites (libéralisation des marchés financiers aux États-Unis, création de l’euro et accords de Schengen pour l’UE) se sont effondrés sous l’effet de chocs exogènes. Et ce sont les citoyens ordinaires qui ont été frappés de plein fouet. Depuis, la question n’est pas tant de savoir pourquoi le populisme a émergé que pourquoi il a mis autant de temps à éclater au grand jour.

Quelles seront les conséquences pour le monde de la victoire de Trump ? Contrairement à ce que prétendent ses adversaires, le nouveau président a une vision cohérente : en matière de politique économique, il est nationaliste. Il a dit très clairement qu’il renégocierait les traités existants, comme le Tafta et sans doute les accords de l’OMC, quitte à s’en retirer s’il n’obtient pas satisfaction.

Il a exprimé son admiration pour des « hommes forts » comme Poutine et, a contrario, se montre assez peu « fan » des alliés traditionnels (membres de l’Otan, Japon, Corée du Sud…), qu’il accuse de profiter de la puissance américaine. Ce qui signifie que l’aide destinée à ces pays sera renégociée en fonction de son rapport coût/bénéfices.

Le danger que ces prises de position font courir au système économique mondial est impossible à évaluer. Jusqu’à présent, les États-Unis ont imposé une politique d’ouverture financière et commerciale. S’ils modifiaient unilatéralement les termes du contrat, de nombreuses puissances se feraient un plaisir de riposter, ce qui entraînerait le monde dans une spirale descendante rappelant celle des années 1930.

La présidence Trump signera la fin d’une ère dans laquelle l’Amérique incarnait la démocratie aux yeux de tous ceux qui vivent sous le joug de gouvernements autoritaires et corrompus

Pro-poutine ?

Le danger qui pèse sur le système de sécurité est tout aussi grand. Depuis des décennies, la Russie et la Chine se sont imposées comme de grandes puissances autoritaires et nourrissent des ambitions territoriales. La position de Trump sur la Russie est particulièrement troublante : il n’a jamais émis la moindre critique à l’égard de Poutine et a même laissé entendre que son annexion de la Crimée était peut-être justifiée. Étant donné sa méconnaissance de la plupart des dossiers de politique étrangère, on peut déduire de cette attitude constante que Poutine a sur lui quelque moyen de pression secret.

Trump aurait-il contracté des emprunts auprès de financiers russes qui maintiennent son empire à flot ? Les premières victimes de cette entente avec Moscou seront l’Ukraine et la Géorgie, qui se sont appuyées sur les États-Unis pour sauvegarder leur indépendance. De manière générale, la présidence Trump signera la fin d’une ère dans laquelle l’Amérique incarnait la démocratie aux yeux de tous ceux qui vivent sous le joug de gouvernements autoritaires et corrompus.

L’influence des États-Unis a toujours davantage reposé sur le soft power que sur de malencontreuses interventions militaires. Avec le vote du 8 novembre, l’Amérique bascule du camp internationaliste libéral vers le camp du nationalisme populiste. Ce n’est pas un hasard si Trump a été vigoureusement soutenu par Nigel Farage, le leader de l’Ukip, et si l’une des premières personnalités à le féliciter après sa victoire a été Marine Le Pen.

Une ligne nationaliste à défendre

Cette année, une Internationale nationaliste populiste a émergé, au sein de laquelle des groupes qui partagent les mêmes vues se soutiennent par-delà les frontières. La Russie est l’un des plus enthousiastes contributeurs à cette cause, non parce qu’elle se soucie de défendre l’identité des autres peuples, mais parce qu’elle se réjouit de jouer les perturbateurs. La cyberguerre des hackeurs russes qui ont piraté le réseau de la convention nationale du Parti démocrate a déjà eu un effet dévastateur sur les institutions américaines. Et ce n’est pas fini.

Reste nombre d’inconnues. Nationaliste convaincu, Trump est aussi un marchandeur. Que fera-t-il quand il découvrira que les pays tiers ne négocient pas les accords commerciaux ou militaires en se fondant sur ses propres critères ? Transigera-t-il, ou claquera-t-il la porte ? On a beaucoup parlé du danger qu’il puisse appuyer sur le bouton de l’arme nucléaire, mais il est bien plus isolationniste que va-t-en-guerre. Dans le conflit syrien, par exemple, il pourrait fort bien rester les bras croisés.

C’est là que sa personnalité entre en ligne de compte. À l’instar de nombreux Américains, je considère qu’il est l’une des personnes les moins bien placées pour se poser en leader du monde libre, et ce moins en raison de ses prises de position que de son extrême vanité et de sa susceptibilité.

Il y a deux semaines, alors qu’il assistait à la remise des Médailles d’honneur, il a proclamé devant les héros de guerre qu’il était lui aussi courageux, « financièrement courageux ». Et il a promis de rendre la monnaie de leur pièce à tous ceux qui l’avaient critiqué. Quand il rencontrera des dirigeants étrangers, réagira-t-il comme un chef de la Mafia sur la défensive ou comme un homme d’affaires prêt à négocier ?

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